2 oct. 2012

Pourquoi j'ai peur de l'Islam ?! (réflexions sur l'islamophobie croissante)

ARTICLE PUBLIE DANS RACAILLES n°64 (oct-nov 2012)

Les affaires successives du film (que dis-je un film, un étron !) « L'innocence des musulmans » et des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo ont provoqué un regain de tension anti-occidental dans le monde musulman, et un regain de tension anti-arabe dans le monde occidental, ramenant sur le devant de la scène la fameuse et non moins fumeuse histoire du « conflit de civilisation » qui opposerait monde arabe et monde occidental.

Regain de tension arrivant à point nommé, pour détourner des pays en crise de leurs véritables ennemis, de leurs véritables problèmes. En effet, le système capitaliste occidental nécessite un ennemi cristallisant ses angoisses, ses peurs et ses errements pour pouvoir se perpétuer en toute quiétude, sans que personne ne reproche à ses thuriféraires leurs exactions financières et sociales. Il en allait ainsi pendant plusieurs décennies de guerre froide ou l'ennemi de la liberté était : « le Rouge », aujourd'hui (malheureusement ?) disparu. Son successeur est arrivé bien vite après la chute du mur, dans une montée en puissance atteignant son paroxysme le 11 septembre 2001 : l'Islam.
L'Islam nouvel ennemi du libéralisme, de la liberté d'entreprendre et d'exploiter à sa guise, ennemi de la liberté de commerce, de la liberté morale (la liberté peut-elle être morale, d'ailleurs ?)... La ficelle est un peu grosse, mais s'est imposée en une décennie de discours fascisant, car discours stigmatisant une religion (l'Islam) assimilée à une population (les Arabes) considérés bien souvent comme race inférieure. On peut voir dans cet amalgame récurrent entre musulman et arabe un signe de développement de théories fascisantes, comme nous l'avons connu en d'autres époques avec d'autres religions : porter la confusion pour stigmatiser est un signe qui ne trompe pas !


La chasse aux sorcières est ouverte

Les sorcières contemporaines ne sont plus marxistes, mais islamistes. Il ne s'agit plus de guerre idéologique, mais de guerre morale (d'où le fait que certains illuminés y voient le retour des guerres de religion médiévales). L'étendard du
monde occidental est toujours la liberté, (bien qu'il fasse peu de frais de la sacrifier pour prétendre la défendre) mot patamodelé dont on peut faire dire n'importe quoi pourvu que la défense de ses intérêts propres soit assurée.
L'ennemi est toujours conspué : ici, il est déshumanisé, traité de sauvage, d'anti-civilisé, d'obscurantiste, d'arriéré, de kabbaliste... et cet ennemi permet de forger une identité opposée, qui tombe à pic, car elle s'était un peu effritée ces derniers temps, voire était quelque peu remise en cause par les effets néfastes conjugués de la mondialisation et du libéralisme annihilant certaines formes de cultures collectives. Cette identité occidentale se met alors à revendiquer ce qui fait sa différence du monde musulman, elle est alors prête à entrer dans le conflit de civilisation qu'on lui a imposé.

En face, il y a l'Islam, toujours présenté comme s'il agissait d'une entité homogène et unie, « l'axe du mal », car les médias ont cette faculté de simplifier des phénomènes très complexes et diversifiés, ce qui malheureusement, contribue à amplifier le problème.
Car l'Islam est multiple, et complètement différent, qu'on soit à Rabat au Maroc, ou à Jalalabad en Afghanistan, que le musulman soit un insurgé Libyen ou un habitant des quartiers populaires français. Mais pour nous spectateurs, il devient le même fanatique voulant voiler nos jeunes filles et appliquer la charia partout ou il est en mesure de le faire. Cette vision est une déformation totale de la réalité, il y a des centaines de pratiques différentes de L'islam, avec des courants philosophiques et progressistes, ou bien des courants certes traditionalistes mais certainement plus humanistes que notre monde occidental. C'est ainsi que l'on a pu voir récemment des révolutionnaires Libyens, pourtant bien musulmans, s'insurger contre les milices salafistes et leurs diverses exactions - refusant leur pratique radicale de l'Islam - et leur reprendre des casernes par les armes.
Ce qui semble d'avantage unifier le monde musulman aujourd'hui résulte plus certainement de conditions géopolitiques que d'une appartenance religieuse commune. 


L'Islam est-elle devenue la religion des damnés de la terre ?

L'islam représente aujourd'hui à la fois un refuge et un moyen de lutte pour beaucoup de jeunes déclassés ou ayant toujours vécu dans la misère. N'ayant aucune alternative, ils se réfugient dans une religion apportant un sens à l'existence et une dialectique répondant souvent à leurs souhaits. L'Islam radical intègre une morale profondément anti-occidentale, bienvenue aux oreilles d'oubliés de la mondialisation, d'habitants du Tiers-Monde, tout simplement d'êtres humains défavorisés : les damnés de la Terre. L'expression virulente de l'islamisme radicale existe peut-être seulement par son opposition au monde occidental. En tout cas, ce dernier génère très certainement la fureur d'un fondamentalisme religieux prenant comme arme les sourates communautaires et identitaires favorisant la notion de communauté panarabe et musulmane face aux infidèles et consuméristes occidentaux. Progressivement, il semble que pays opprimés et islam se confondent, face à, de l'autre côté, pays exploiteurs d'avantage représentés par les religions abrahamiques. C'est en tout cas ce qu'essaient de nous présenter les tenants de chacun des deux camps à travers une forme de prophétie auto-réalisatrice prenant progressivement sens. Chacun revendiquant représenter le camp du « bien », chacun derrière ses idoles. Il est un fait sociologique que l'Islam et les religions testamentaires comportent, à l'échelle planétaire ou à l'échelle d'un pays comme la France, des différences socio-économiques profondes. Ainsi, faire le raccourci de dire que les musulmans sont les exploités et les chrétiens des exploiteurs est une étape vite franchie car ayant une part de réalité !

Le monde occidental rage devant l'impertinence de cultures qui ne se laissent pas coloniser leur imaginaire, ou la mondialisation ne prend pas, ou très mal.
L'Islam, par ses principes, est aux antipodes de la société occidentale, bien trop matérialiste, ostentatoire, individualiste et productiviste, face à une religion millénariste et spirituelle, prônant souvent la sobriété, et s'instituant de façon bien plus communautaire. Beaucoup voient en conséquence dans l'Islam une façon de lutter contre la dérive capitaliste moderne, par des pratiques opposées à la société occidentale, et par la défiance d'appartenir à une communauté pas encore phagocytée par la mondialisation. Le réflexe de l'Occident est donc de se dire que si l'impérialisme économique ne fonctionne pas, la force de la confrontation viendra le suppléer. Il est donc nécessaire d'ériger cet opposant en ennemi, ce qui permettra en plus de mettre pied dans des pays ou l'occident n'a aucun contrôle (Iran, Syrie, Mali...).



A l'échelle d'un pays, comme la France, la logique est la même, dénoncer une soi-disant emprise progressive de l'Islam n'a que des effets intéressants pour les puissants. Il y a d'abord la logique de bouc-émissaire : en période de crise, il faut un coupable qui doit magnétiser toutes les invectives (les capitalistes se débrouillent toujours pour ne jamais payer leurs crimes) et « l'arabo-musulman » est le bouc-émissaire parfait car il est souvent chômeur, étranger ou d'origine étrangère, vole le pain des français, brûle sa voiture, vit des allocs et tout un tas de raisons qu'on invente au service de cette idée. C'est pour cette idée, précisément, qu'en période de crise, le racisme et la xénophobie croissent à une vitesse extraordinaire : le juif dans les années 30, l'arabe aujourd'hui. La poussée du Front National (FN) en France, la percée d'un mouvement néo-nazi en Grèce ( Chryssi Avghi - Aube dorée), le massacre perpétué par Breivik en Norvège sont les révélateurs de cette logique de bouc-émissaire qui se développe très vite aujourd'hui. Partout on accuse l'Islam de tous les maux, alors que les responsables sont les financiers, les spéculateurs, les grands patrons, nullement inquiétés après avoir pratiqué un hold-up sans précédent sur la bourse mondiale.

En écrivant cet article, je surfe un peu sur internet et je tombe par hasard sur trois actus du jour qui viennent confirmer mes dires : d'abord la Une du torchon qu'on appelle l'Express intitulé « La peur de l'Islam » avec un barbu basané en couv. Ensuite, une déclaration de Jean-François Copé : "Un racisme anti-Blancs se développe dans les quartiers de nos villes où des individus – dont certains ont la nationalité française – méprisent des Français qualifiés de 'Gaulois' au prétexte qu'ils n'ont pas la même religion, la même couleur de peau ou les mêmes origines qu'eux » déclaration qui va certainement régler le problème du racisme d'un côté ou de l'autre  [sic]. Enfin, une déclaration du ministre de l'intérieur Manuel Valls : "...Au nom des libertés individuelles, je voudrais rassurer les juifs de France sur le fait qu'ils peuvent porter fièrement la kippa et que ce n'est en aucun cas une atteinte aux valeurs de la République" ce qui prouve bien le deux poids deux mesures entre tous les ressortissants de la République, car lorsque l'on parle du voile, le discours est complètement différent, on ne porte pas « fièrement » le voile...
Voilà trois actus en une journée que j'ai découvert après avoir commencé ce papier et qui viennent étayer mon propos.



J'ai peur de l'Islam, parce que je ne le connais pas, comme tout ce dont j'ai peur bien souvent. Et on me dit d'avoir peur de l'Islam, on me donne des raisons d'en avoir peur, comme en d'autres temps on m'a donné des raisons d'avoir peur d'autres catégories de population.
Cette peur/haine est dangereuse, pour l'humanité en général...

Voici d'ailleurs, en guise de conclusion, un poème du pasteur Martin Niemöller, rescapé des camps nazis :

Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes
Je n'ai rien dit, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes
Je n'ai rien dit, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les Juifs
Je n'ai rien dit, je n'étais pas Juif.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.
XX

A lire / à voir : Les obsessions islamiques de la presse magazine - Acrimed.org - 06/11/2012

4 commentaires:

  1. Globalement d'accord sur l'essentiel, au terme d'une lecture "rapide" .
    Petites critiques (de détail):
    - Abraham est le fondateur des 3 Religions monothéistes... Islam compris.
    - le racisme ( et le mépris ) anti-arabe en France a pris racine dans la ( et la dé-)colonisation.

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  2. Mea Culpa pour Abraham, et complètement d'accord pour la colonisation et la décolonisation, j'ai d'ailleurs failli y consacrer un chapitre mais ça rallongeait un peu trop le texte et perturbait son sens à mon gout.
    Merci de l'avoir lu !

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  3. Merci pour cet article !! L'analyse est vraiment interessante et donne des cles de reflexion, surtout pour des francais vivant a l'etranger, dans ces pays du Moyen-Orient.. Donc interessant d'avoir cette analyse vue de la France ! Je peux diffuser ton article ??

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  4. L'article peut être repris à volonté. Il suffit de nous citer comme source et d'indiquer l'adresse de cette page en lien. Autre possibilité : citer les premiers paragraphes et indiquer "lire la suite" avec le lien.
    Merci en tout cas pour les encouragements qui feront bien plaisir à notre rédacteur XX !

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