28 déc. 2012

Cachez ce camion que je ne saurais voir - cette prostitution qui dérange les Caennais

ARTICLE PUBLIE DANS RACAILLES n°65 (déc 12 -janv 13)

Depuis une quinzaine d'années, la prostitution dans les rues de Caen est un combat quotidien pour les municipalités successives et les services de police. L'objectif est simple : ne rien changer, juste déplacer. Il y a quelques semaines, les « camions d'amour » (comme osent les appeler certains) ont été priés de quitter le cours Montalivet pour se stationner au fond de la presqu'île pour ne pas faire tâche à côté du futur complexe de standing des Rives de l'Orne.


Toujours plus loin, toujours pareil

Il y a une dizaine d'années encore, la prostitution caennaise se faisait en centre-ville, autour de la place Saint Sauveur et des rues adjacentes ou du côté de la rue Caponnière (entre autres). Les prostituées étaient alors pour la plupart françaises souvent d'un âge laissant imaginer des années déjà passées à vendre leur corps, à « commercer leurs charmes » comme disent ceux qui pensent que l'euphémisme transforme les faits et les rend acceptable. Mais au début des années 2000 on a pu voir beaucoup de changements s'opérer dans les lieux de prostitution et concernant l'origine des prostituées. Je n'évoquerai d'ailleurs dans l'intégralité de l'article que la question de la prostitution féminine.
Depuis cette époque, et en lien avec l'embourgeoisement et le gentrification du centre-ville, cette prostitution de pas de portes et bouts de trottoir s'est fortement transformée et déplacée dans des quartiers beaucoup plus reculés. Les autorités n'ont ainsi de cesse que de repousser ce problème toujours plus loin à coups de pressions policières. Les activités se sont ainsi regroupées autour de la Prairie, le long de l'Orne et à proximité de la Presqu'île.

On peut revenir sur quelques moments marquants. En 2002, note chère ex-députée-maire Brigitte Lebrethon pond une limitation symbolique de la prostitution aux rues entourant les flics et la Préfecture (rues Thiboult-de-la-Fresnaye, Daniel Huet, avenue Albert Sorel, place Gambetta) entre 21h30 et 6h du matin. Une mesure qui aurait pu être bien si elle n'avait pas un but uniquement politicien à visée des pauvres riverains électeurs de droite obligés de voir la misère et la traite humaine. Le Préfet fit casser cet arrêté municipal peu après. En octobre 2007 Brigitte fit également verbaliser les camionnettes cours Montalivet pour stationnement gênant. Puis c'est au tour des socialistes de s'en occuper : elles sont priées de se déplacer sur la Presqu'île. En 2010 les camions jouxtant le Cargö (salle de spectacle) sont de nouveau envoyés au cours Montalivet par le radical des Radicaux, le commandant chef de la bêtise incarnée J-L Touzé, élu municipal « de gauche » en charge de la SSécurité, qui a peur que les jeunes soient choqués par cette présence. Et puis dernier déplacement en date cet automne 2012. Le Cours Montalivet est bien trop proche du tout nouveau tout beau quartier des Rives de l'Orne. Avant l'inauguration dans quelques mois et « pour permettre la suite des travaux du quartier » (un peu facile...) l'ensemble des camions a été envoyé au fin fond de la Presqu'île, Chaussée d'Alger. Les conditions y sont encore plus précaires. Hormis l'insalubrité de bon nombre de camions que se partagent trois, quatre, parfois cinq femmes – certaines y vivant - la sécurité reste fragile pour ces forçates du sexe misérable. Rare geste, la Mairie a tenté de leur installer plus d'éclairage et des chiottes sèches ; refus catégorique du Préfet qui, dit-on, s'est déplacé lui-même pour constater la nouvelle installation. Rien ne semble l'avoir choqué. Normal, il est une voix de la France...


Qui sont-elles ?

Les Françaises d'hier se sont enfermées. L'apparition d'internet et la répression accrue ont modifié beaucoup de choses... Et en même temps les lois toujours plus répressives en matière d'immigration ont poussé beaucoup d'étrangères à prendre la rue. Elles sont la grande majorité de celles qu'on voit aujourd'hui. Dans les camions – apparus avec les lois Sarkozy pénalisant le racolage passif - elles sont Nigérianes, Camerounaises, Ghanéennes, Sierra-Léonaises, Guinéennes... Au bord de l'Orne d'autres viennent de l'Est (Roumaines, Biélorusses,...). La grande majorité sont victimes de réseaux mafieux qui, en les amenant en Europe, utilisent la misère et la volonté de migrer de ces femmes pour alimenter leurs trafics et les garder captives jusqu'au remboursement des dizaines de milliers d'euros du passage. Sans-papiers, elles ne sont souvent que de passage et trimbalées de ville en ville par les proxos.

Difficultés et tabous d'un changement de société

Voilà pour les faits. Mais qu'en penser plus globalement ? C'est une question délicate que d'écrire un article sur la prostitution alors que je suis un homme, sans grande culture féministe et n'ayant jamais discuté avec une prostituée sur ses activités ou beaucoup lu sur le sujet. Malgré tout je ne peux d'emblée m'ôter de l'idée que la prostitution est une forme d'esclavagisme et qu'elle est parmi les représentations les plus malsaines et inhumaines de la domination masculine de notre société. Elle est la preuve que nous sommes toujours dans une société patriarcale construite autour d'une économie faite par ceux qui possèdent : les hommes. Un simple exemple ? 1% du patrimoine immobilier de la planète appartient à des femmes. C'est le perpétuel duo du dominant et de la dominée. Comme le souligne Gisèle Halimi : « l’économie, la loi sont patriarcales mais, plus encore, la culture, la publicité, le conditionnement des esprits, avec ces expressions insupportables du type le plus vieux métier du monde. Le message, c’est : résignez vous ! » Alors oui la prostitution est néfaste et celles qui revendiquent la liberté de se prostituer sont complices du pouvoir masculin, elles font ce que les hommes veulent faire contre les femmes en se plaçant dans une optique libérale, en déconstruisant tous les combats portant sur l'égalité et en dévoyant le droit à disposer de son corps. D'ailleurs la notion même de « prostitution forcée » (édictée par l'ONU) contribue à penser qu'il y a une prostitution légitime car libre. C’est cela qu’il faut combattre radicalement. Pour avancer, il faut s’attaquer au noyau dur de toute l’affaire, la fameuse "nature" masculine, le fantasmé "instinct sexuel" de l’homme, simple construction de ceux qui ont une bite mais pas de cerveau !


Finalement, ces questions nous renvoient à nos tabous et nos hontes collectives : celles qui nous empêchent de voir la pauvreté en face, celles qui nous permettent d'accepter l'aliénation au nom de la domination naturelle quasi animale, celles qui légitiment les théories ancestrales de la garantie de l'ordre social, celles qui font gerber parce qu'elles provoquent la moquerie quand on les dénonce.
Alors par où commencer ? Comment permettre au combat pouvant mener vers l'interdiction d'avancer après des décennies d'immobilisme voire de régression ? La loi et l'évolution des mentalités sont indispensables. Les premières mesures doivent aller dans le sens d'une interdiction de la prostitution (et non plus une tolérance) et surtout la pénalisation des clients, ceux qui monnaient les corps comme on trafiquerait les organes. De telles lois sont possibles et existent, même en Europe où elles ont fait leurs preuves (comme en Suède, en Norvège, en Finlande, et plus loin en Islande). Des mesures qui ont des effets notables puisqu'en Suède, la proportion de clients a été divisée par deux entre 1999 (date d'adoption de la loi) et 2008. Mais elle montre aussi des limites car les prostituées se déplacent et agissent beaucoup plus par le biais d'internet. C'est également le cas en France depuis le renforcement des délits de racolage par Sarkozy (deux mois d’emprisonnement et 3 750 euros d’amende pour la prostituée sans aucune mesure contre les clients). Cette clandestinité accrue sert de faux argument aux opposants à l'interdiction (notamment une large partie de la population favorable à la réouverture de maisons closes). Le Gouvernement actuel s'est prononcé favorable à la pénalisation des clients, mais qu'oseront-ils vraiment faire ?

Pour aller plus loin tout dépendra donc des mesures d'éradication de la pauvreté, de partage des richesses, d'ouverture des frontières, des transformations sociétales allant dans le sens de l'égalité entre sexes dans les faits et les constructions mentales. Autant dire qu'on a à peine commencé le semblant d'un début. Mais parmi les combats quotidiens possibles par tous et partout, n'oublions pas celui-ci.

Ig Mack

Mise à jour décembre 2013 :

7 commentaires:

  1. Denis Partalis (via Facebook)29 décembre 2012 à 09:15

    La fin est nul.

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  2. Pierre-Yves A. (via Facebook)29 décembre 2012 à 09:16

    Ouais... Comme il le dit si bien, l'auteur ( qui ne dit pas que des bêtises ) n'a peut être pas assez bossé son sujet. La fin en particulier démontre que le problème est très complexe et qu'il ne suffit pas de se gargariser de formules incantatoires appelant à un paradis sur terre pour le régler. Et si on commençait effectivement par demander à ces dames leur point de vue ? http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Fieres-d-etre-putes.html

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  3. Laurette Alouette (via Facebook)29 décembre 2012 à 09:17

    Très bon article. Il m'a rappelé "Terre promise", un film sur la prostitution projeté au Lux suivi d'un débat avec l'asso " Mouvement Du Nid France".

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    1. Laurette Alouette (via Facebook)29 décembre 2012 à 09:18

      à la question "Par où commencer?", pourquoi pas en supprimant la "blague" sur les prostituées sur le site de Racailles? Sur la page d'accueil, en dessous de "Rejoins-nous", "Racailles recherche des écrivains, des dessinateurs, des graphistes, des infographistes, [...] des prostituéEs". Parce que c'est en mettant fin à cet humour sexiste que nous pourrons faire évoluer la vision de la femme dans l’inconscient collectif. Sur la question de l'humour sexiste, voici un article de qualité paru il y a qqs mois, http://www.osezlefeminisme.fr/article/le-traitement-de-l-affaire-dsk-entretient-la-confusion-des-esprits Enfin, même si je suis d'accord avec l'article sur la pénalisation des clients il me semble qu'il faut d'abord chercher à démanteler ces réseaux de traite humaine en arrêtant les macs.

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  4. Il y aurait beaucoup à dire sur cet article sur l'abolition de la prostitution... un point de vue sans nuance, édicté comme loi d'airain sans jamais prendre en compte la parole ou les attentes des prostituées.
    Bravo pour cette belle démonstration de "je sais mieux que vous ce qui est bon pour vous".

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  5. L'auteur a revu un peu sa copie, non ? Je lui conseille aussi la lecture de King Kong Théorie, de Virginie Despentes.

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    1. Pas du tout, l'article est le même depuis sa publication

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