16 sept. 2013

Héroïsme ordinaire : qu'est-ce que l'héroïsme au 21ème siècle ?



Finies les belles épopées dans un monde branché-filmé-vidéosurveillé où tout le monde est bien à sa place, ne doit pas outrepasser son rôle et sa classe. L'héroïsme est réservé aux pompiers New-Yorkais, à la brigade des mœurs, aux policiers zélés, aux traqueurs de terroristes, aux héros construits par les médias et la société sécuritaire dans laquelle nous vivons.

Fini les héros lyriques et idéalistes, trop romanesques, on les enferme dans des bouquins pour sustenter la soif chimériques des ados et des jeunes pas encore avalés par une société matérialiste et prétendument pragmatique.

Finis les Che Guevara, Louise Michel, Lucie Aubrac ou Jean Jaurès. Les héros idéalistes, on les panthéonise, pour mieux les digérer, on en fait des personnages historiques obsolètes, reliques d'une histoire bien éloignée de nos préoccupations contemporaines.

Mais putain ! On peut bien tenter d'éradiquer l'héroïsme, vouloir le faire disparaître, il resurgira toujours dans des terreaux propices à son expression que sont justement les sociétés en crise identitaire, économique, sécuritaire, sociale...
 

L'héroïsme éclate toujours de façon spectaculaire, il est héroïsme parce qu'il est d'inspiration ultra-vertueuse face à un monde en déliquescence morale et sociale.



Le héros possède une pensée subversive, diamétralement opposée à l'ordre établi, qui peut d'ailleurs être partagée par beaucoup de ses concitoyens. Mais ce qui le distingue de ces derniers, c'est que le héros passe à l'action ! Il met en œuvre ses idéaux à travers les moyens d'agir dont il dispose. Ce qui en fait un héros, c'est d'abord, que la plupart du temps, ses moyens d'action sont extrêmement vertueux ; ensuite et surtout, le héros prend des risques incommensurables forçant respect et admiration. Car bien souvent, ce qui en fait un héros, c'est qu'il est prêt à sacrifier sa vie, sa carrière, sa tranquillité, son anonymat, pour son idéal !

L'héroïsme est alors un sacrifice. En cela, on peut aisément dire que l'héroïsme est stupide et vain : à quoi bon sacrifier sa vie sur l'autel de l'absurdité de nos sociétés ?

C'est vrai bon dieu, à ce que nous savons, nous n'avons qu'une vie, alors pourquoi risquer de la perdre ou la gâcher pour une cause farfelue ?

L'acte héroïque n'a justement RIEN de farfelu, il est plein de sens, parce qu'il donne du sens là ou il n'y en a pas (ou plus !). Il dénonce le cynisme, la barbarie, la tyrannie, l'immoralité en faisant sursauter d'orgueil et d'espoir l'humanité grâce à un chant épique et visionnaire.

L'héroïsme sème le virus de l'espérance. C'est un sacrifice émancipateur. Et, s'il s'agit d'un sacrifice matériel, c'est exactement le contraire au plan moral : c'est une sauvegarde de l'humanité ! L'acte héroïque est forcément vertueux, par définition. L'acte devient héroïque dès lors qu'il défend les valeurs communes au plus grand nombre, la notion d'humanisme !
  
Aujourd'hui, beaucoup d'entre nous ont des intentions héroïques, mais ne passent pas à l'action. 

Nous sommes régulièrement, dans nos vies, notre entourage, confrontés à l'injustice. Nous ressentons cela, nous en souffrons par empathie. Nous nous sentons impuissants, incapables d'agir. Car nous connaissons les conséquences néfastes sur notre vie qu'impliquerait une action souvent illégale. Mais l'illégalité n'est pas l'illégitimité !


Par exemple, je discutais avec un membre de ma famille dernièrement. Il est cadre dans une société du bâtiment, il bosse dans les Travaux Publics (TP). Il participe donc aux réunions de chantiers et se retrouve face à des patrons de grandes sociétés du BTP, vous savez, de ces entreprises à croissance trop rapide pour être honnêtes qui obtiennent des chantiers à coups de pots de vin et qui s'enrichissent rapidement tout en faisant beaucoup de malfaçons. Bref, il voit ce leader d'une entreprise de pose de carrelage très connue arriver avec un 4x4 rutilant dernier cri, Raybans sur la tronche, barreau de chaise fumant entre les dents. La réunion se passe. Puis surgit inopinément un contrôle du travail et de la sécurité sur les chantiers. Tous les ouvriers se font contrôler, certains d'entre eux s'enfuient. Puis se font vite rattraper par la police. Là, des ouvriers Roumains ou Polonais, travaillant 12h par jour, parfois de nuit ou en week-end, repartent, menottés. Ils travaillaient en sous-traitance pour la boite de carrelage, mais dans l'illégalité, non déclarés, sans-papiers ? Le patron de ladite boite, présent, est donc rapidement interrogé par les cognes. Celui-ci, avec une incroyable hypocrisie, cynique, rétorque avec calme qu'il ne gère pas ses sous-traitants, qu'il n'est responsable de rien. Parce-que, ceux qui sont repartis avec les menottes, c'est toujours les mêmes, ceux qui triment, qui souffrent, qui sont rejetés par la société, par les travailleurs français, par les lois. Ce jour là, celui qui aurait du chausser les bracelets, il est reparti, insouciant, affranchi par les lois et la tyrannie économique dans laquelle nous vivons, sans aucuns scrupules et qui recommencera certainement son manège pour d'avantage s'enrichir en exploitant des travailleurs étrangers.

Le membre de ma famille, excédé par une situation injuste, absurde, me dit qu'il n'avait qu'une envie, c'était de lui rentrer dans la tronche, le dénoncer et dévoiler ses méthodes. Mais il n'a pas eu l'audace de le faire, certainement par peur des conséquences que cela implique pour lui : se faire remarquer, perdre son travail, aller en justice...

Je ne le juge pas, nous ne pouvons juger une situation que nous n'avons pas vécue. Il s'agit seulement d'illustrer mon propos, nous sommes souvent à deux doigts de l'héroïsme, ou de la désobéissance légitime, mais nous avons peur de franchir la ligne rouge, de déborder le cadre. Mais n'aurions nous pas énormément à gagner à se couvrir de vertu et de courage ? 




Nous sommes nombreux à nous sentir impuissants face à l'iniquité et l'injustice du monde, incapables d'agir face à une machine globale autonome ou même les États n'ont plus le pouvoir suffisant pour l'infléchir.



Mais nous avons finalement tant d'occasions, dans notre quotidien, en désobéissant, en faisant acte d'héroïsme, de renverser la vapeur à notre échelle. Fi des conséquences matérielles et du prix à payer, la conséquence morale n'a pas de prix, nous serons en paix avec notre conscience et nous laisserons une trace supplémentaire dans le long cheminement vers la justice et l'émancipation.



Dans l'absurdité de nos vies, au fond, de quoi serons-nous le plus fier, lorsque nous ferons le bilan au crépuscule de nos vies ?



Avoir fermé les yeux, et continué notre chemin, banal, comme nous l'indiquent les matrices de la société.

Ou bien avoir réagi, à contre-courant, marquant durablement de notre empreinte plusieurs destins, voire un destin collectif. Avoir donné un sens à son existence, avoir l'immense fierté d'avoir ressenti son indépendance d'esprit, avoir frémi un instant au souffle de la liberté, avoir brandi l'étendard de la justice et avoir propagé l'empathie humaniste !



Chacun fait son choix ! Et ce texte est bien sûr une invitation à la désobéissance et à l'héroïsme. Parce que d'actes isolés un peu frénétiques (je n'utiliserai pas l'adjectif “inconscients”, pas du tout approprié ici !), on peut passer à une multitude d'actes héroïques éclatant ici et là, revendiquant la même chose, se liant entre eux, en réseau, et établissant progressivement une forme de résistance active pour reprendre prise, reprendre pied, reprendre le contrôle de nos vies !

Plus nous serons nombreux et moins l'acte sera héroïque, certes, mais il sera beaucoup plus simple de désobéir et de se révolter contre l'injustice !

Les cas Snowden et Manning. 




Pour exemple, nous avons connu dans l'actualité ces dernières semaines, deux formidables cas d'héroïsme ordinaire forçant le respect et l'admiration.



Tout d'abord, Edward Snowden, un informaticien américain, ancien employé de la CIA et de la NSA qui a révélé les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques.

En juin et juillet 2013, Snowden opérant sous le pseudonyme de Verax (qui signifie « celui qui dit la vérité » en latin) rend publiques par l'intermédiaire des médias des informations classées top-secret de la NSA concernant la captation des métadonnées des appels téléphoniques aux États-Unis, ainsi que les systèmes d'écoute sur internet des programmes de surveillance PRISM et XKeyscore du gouvernement américain. Son identité est révélée publiquement le 9 juin 2013. Il explique sa décision de renoncer à l'anonymat en ces termes : 


« Je n'ai pas l'intention de me cacher, parce que je sais que je n'ai rien fait de mal ».

Justifiant ces révélations, il indique que 

« [son] seul objectif est de dire au public ce qui est fait en son nom et ce qui est fait contre [lui] »


À la suite de ses révélations, Edward Snowden est inculpé le 22 juin 2013 par le gouvernement américain sous les chefs d’accusation d'espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux.

Quand Snowden quitte les États-Unis en mai 2013, après la perte d'un emploi qui lui assurait un mode de vie privilégié, il explique :
  « Je suis prêt à sacrifier tout cela parce que je ne peux, en mon âme et conscience, laisser le gouvernement américain détruire la vie privée, la liberté d'Internet et les libertés essentielles des gens du monde entier avec ce système énorme de surveillance qu'il est en train de bâtir secrètement ».


Snowden choisit donc l'exil plutôt que les procès et la prison. Il choisit de laisser derrière lui sa vie, sa famille, son pays... Comme il a choisi de révéler ce qu'il savait, de devenir un héros, comprenant les risques qu'il encourait, il a agi !



Autre cas, celui de Bradley Edward Manning analyste militaire de l'armée américaine. Après avoir transmis à WikiLeaks différents documents militaires classifiés, il a été condamné le 21 août 2013 à trente-cinq ans de prison : un autre héros ordinaire !

En avril 2010, WikiLeaks donne à voir une vidéo du raid aérien du 12juillet 2007 à Bagdad titrée Collateral Murder ; le 7 juillet, les autorités américaines désignent Bradley Manning comme l'informateur de WikiLeaks

Arrêté en juin 2010 Manning a d'abord été détenu plus d'un mois dans une prison militaire de Camp Arifjan, au Koweït, sans aucune charges. Puis il est inculpé de huit chefs d'inculpation criminels et de quatre violations du règlement militaire. Il est détenu sur la base de Quantico, en Virginie depuis le 29 juillet 2010. En avril 2011, un groupe d'experts détermine qu'il est en état d'être jugé, et le 16 décembre 2011, une audience préliminaire recommande de le faire comparaître devant une Cour Martiale. Manning est inculpé le 23 février 2012 en Cour Martiale et choisit de ne pas contester les chefs d'accusation : il assume ses actes héroïques;



Deux accusations sont portées contre lui : « transfert de données secrètes sur son ordinateur personnel et ajout de logiciel non autorisé sur un système informatique confidentiel », ainsi que « communication, transmission et envoi d'information traitant de sécurité nationale à une source non autorisée »

Bradley Manning est soumis à un isolement carcéral maximum dans des conditions qui prêtent à controverse, tandis que certains rappellent que l'isolement dans lequel Manning se trouve est comparable à une situation de torture psychologique.

Hilary Clinton accepte en mars 2011 la démission d'un de ses porte-paroles au département d'État américain, Philip J. Crowley, suite aux propos « pleinement revendiqués » par ce dernier et qu'un journaliste de la BBC a rapportés, dans lesquels le traitement que le Pentagone réserve à Bradley Manning est qualifié de « ridicule, improductif, et stupide » (un autre héros ordinaire désobéissant et assumant ses idées avant sa fonction).

Le 30 juillet 2013, la Cour Martiale de Fort George G. Meade dans le Maryland a tranché, Bradley Manning, à l’origine des fuites de documents classifiés est reconnu coupable de vingt des vingt-deux chefs d’accusation qui pesaient contre lui. Il est déclaré coupable de violation de la loi sur l’espionnage par le tribunal militaire. Il est, par contre, déclaré « non coupable » de collusion avec l’ennemi, un chef d’accusation qui aurait pu lui valoir la réclusion criminelle à perpétuité sans possibilité de remise de peine. Aux termes du verdict lu par la juge Denise Lin, il encourt 136 ans de prison après être reconnu coupable des charges liées à la violation de la législation américaine sur l’espionnage.

Le 21 août 2013, il est condamné à 35 ans de réclusion. Il sera incarcéré à la prison militaire de Fort Leavenworth.

Le soldat Manning a été proposé par son cercle de soutiens comme le prochain prix Nobel de la paix. Selon eux, ce choix est largement justifié car

Manning, par ses révélations, aurait fortement participé au retrait des troupes américaines en Irak. Sans lui, de nombreuses polémiques n'auraient pu être révélées comme le scandale de la Prison d'Abou Ghraib ou encore sur les programmes d’attaques des drones. 

Des manifestations de soutien à Bradley Manning ont eu lieu en Allemagne, en Irlande, aux Pays-Bas, au Canada, en Australie et aux États-Unis (à Washington, à San Diego, à Cambridge/Boston, à Oakland...).
En France, le 3 février 2013, le premier prix au concours international de plaidoiries pour les droits de l'Homme organisé par la Ville de Caen (chez nous!) et le Mémorial de Caen est remporté par un jeune avocat lillois pour sa plaidoirie « Bradley Manning : un soldat de la vérité ».



Ces deux jeunes hommes, Snowden et Manning, sont les archétypes de l'héroïsme contemporain. Leurs morales, leurs consciences sont passées avant leur intégrité, leur sécurité, leurs carrières, leurs vies de famille... Ils sont héros car ils ont renié tout confort de vie en faveur d'une grande noblesse d'esprit et un dévouement quasi-sacrificiel aux principes qu'ils incarnent. Ils ont eu, à un moment précis, le courage de franchir la ligne rouge, et, malgré les conséquences, ils ne semblent pas le regretter...



XX

1 commentaire:

  1. Sarita (sur Twitter)26 septembre 2013 à 18:19

    @JournalRacaille ça aurait été cool de parler de Manning au féminin. ELLE a fait son coming out trans, et souhaite être genrée comme femme.

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