16 déc. 2013

Qu'est-ce qui fait monter le FN?


ARTICLE PUBLIÉ DANS RACAILLES n°68 (hiver 2013-14)

Le 25 novembre 2013, le quotidien Libération publie un sondage censé être éloquent: « 42% des français n'excluraient pas de voter Front National aux élections européennes ». Si ce témoignage d'une supposée montée du parti de la famille Le Pen ne signifie rien en tant que tel, les sondages étant souvent contestables, il a le mérite de montrer une chose : le FN est bel et bien revenu au centre des attentions, à la faveur de la crise, comme toujours, mais aussi parce qu'il entreprend depuis 2010 de corriger son image de pire faussaire de notre démocratie. S'il fut aidé dans cette entreprise par cinq années de sarkozysme brutal qui ont contribué à propager et légitimer son discours fâcheux, on aurait tort de mettre toute la responsabilité de son ascension sur le dos de la droite. En effet, il n'est pas sûr que le gouvernement PS actuel, massivement supporté par les médias officiels qui véhiculent son discours, soit exempt de critiques sur cette question.

Dédiaboliser le FN ?

Depuis son congrès de Tours en 2010, le Front National a indéniablement changé : cela ne signifie en aucun cas qu'il est devenu meilleur, mais il a changé de visage pour esquiver les critiques traditionnelles qu'on lui administre, à gauche comme à droite. Il est ainsi passé, sans que grand monde ne s'en rende compte, d'un programme reaganien très conservateur et liberticide à une sorte d'extrême-droite mondaine, qui semble avoir le vent en poupe aujourd'hui. D'ailleurs, en présentant le FN comme un parti « à la gauche d'Obama », Marine Le Pen illustre elle-même cette tendance qui entre dans sa stratégie de dédiabolisation : rendre son parti respectable en lui collant de nouvelles étiquettes qui décomplexent le chaland. De la même manière, un travail sémantique a été entrepris pour rendre le programme et ses représentants politiquement corrects, et il est donc parfois bien difficile lorsqu'on ne lit pas entre les lignes de déceler un défaut de communication révélateur. Chassez le naturel, et il revient au galop : de nombreux militants et quelques cadres ne suivent pas ces consignes et sont toujours là pour attester du caractère profondément délétère du FN par leurs propos ou attitudes. Inutile ici d'en faire une liste, car les exemples sont trop nombreux [lire notre article sur Philippe Chapron, responsable du FN14]. Mais alors, pourquoi certains décident de faire confiance au Front National malgré cela?


La gauche libérale crée la déception

En vérité, le Front National profite de la déliquescence de toute la classe politique, gauche y compris. Face à la volonté de Marine Le Pen de conquérir les Français par cette nouvelle stratégie qui porte souvent ses fruits en période de crise, que trouve-t-on ? Un Parti Socialiste moribond qui ne mérite plus son nom ; une classe politique compromise dans de nombreux scandales (affaires DSK, Woerth, Cahuzac...) et prétendant donner des leçons de morale au peuple ; une politique néo-libérale appliquée par un gouvernement usurpateur à la solde des marchés. Après presque deux ans à la tête de l’État, Hollande et ses ministres continuent la politique entamée par Sarkozy et font désormais l'unanimité contre eux, donnant ainsi raison au Front National qui dénonce « le système UMPS ». Pendant ce temps là, que font les médias, à part persister à nous faire croire que le gouvernement de Jean-Marc Ayrault est un gouvernement de gauche ? Ils désignent le FN comme le principal parti d'opposition français, et ce faisant invitent plus l'électeur à se tirer une balle dans la tête qu'à chercher des solutions alternatives en dehors de la classe politique. Car désigner un ennemi, c'est lui accorder toute l'aura dont il a besoin pour se présenter comme le plus anticonformiste, et donc le plus à même de régler les problèmes d'une population excédée par un flot de dérives libérales et prise sous le coup de l'émotion. 

Banalités républicaines et barbarie ordinaire

Le Pen fille et père, et B. Gollnisch
En effet, la force du Front National réside dans sa capacité à se présenter comme un miroir (volontairement déformant) de notre société. La rhétorique de ce parti est basée sur l'empathie dans les mauvais sentiments que chacun de nous pouvons connaître à n'importe quel moment de notre vie. Nous avons tous éprouvé ressentiment, crainte ou frustration, et le FN systématise ces torts de l'être humain en les proclamant comme profondément humains, fondant un nouvel humanisme pessimiste et cynique. Voilà pourquoi ses représentants aiment à fustiger les soi-disant « bien-pensants » [à lire, notre vision opposée de la bien-pensance], et voilà pourquoi le FN restera toujours un parti imprégné d'une pensée très à droite, parce qu'il préfère célébrer les mauvais cotés de l'humain, désignant les bons sentiments comme « conformistes ». Cette stratégie politique se montre efficace et absolument pernicieuse : si l'adversaire décide de répondre à la provocation, il tombe dans le piège et répond automatiquement par des banalités républicaines face à la barbarie ordinaire. Il en a par exemple été ainsi pour le Premier Secrétaire du PS Harlem Désir qui n'a fait qu'enfoncer une porte ouverte en rappelant que leFront National était d'extrême-droite. Le débat, pourri d'avance, n'a aucune chance de profiter au détracteur du FN qu'est Harlem Désir, puisque Marine Le Pen ou quelqu'un d'autre peut lui rétorquer qu'il appartient à un parti qui n'est pas socialiste malgré son nom. C'est donc bien le mauvais exemple politique donné par l'UMP puis par le PS, en tout cas les ressemblances de ces deux partis en terme d'idées et de pratiques, qui a conduit les frontistes à pouvoir utiliser ce type d'argument sans même avoir à se fatiguer. De la même manière, l'électeur moyen, sans doute poussé par un relativisme dangereux, semble désormais mettre Front National, Parti Socialiste et Union pour un Mouvement Populaire sur un même plan de respectabilité. La leçon à retenir de ce processus est sans équivoque : les partis politiques français, aujourd'hui, sont responsables du nivellement politique par le bas, à tel point qu'ils paraissent « tous pourris », au moins autant que le FN.

Ne pas se tromper de combat

Cependant, l'échec de ses opposants à endiguer la montée du FN n'est pas seulement imputable à une situation politique favorable aux thèses frontistes. Sur le terrain des idées, certaines personnalités peinent à relever le niveau et se trompent lourdement en n'attaquant non pas les idées du Front National, mais ce qu'il peut représenter aux yeux de certains Français. 
Le 15 novembre dernier, Le Monde publiait par exemple uneinterview de Jean-Christophe Cambadélis dans laquelle il revenait sur la victoire du FN à Brignoles (Var). Atténuant l'impopularité de son camp socialiste, Cambadélis déclarait alors que le mécontentement des Français résultait non pas de la politique de Hollande mais d'une offre politique trop grande, fustigeant le « tripartisme politique » qui, selon lui, s'installe entre PS, UMP et FN. Face à cette pensée confuse, on est tenté de se poser une question : l'objectif principal de Cambadélis est-il de gagner des voix ou bel et bien de combattre les idées du Front National? Sa démarche semble en tout cas un très mauvais choix, puisqu'il préfère s'attaquer à la possibilité même qu'un autre parti que le PS ou l'UMP puisse gouverner, tout en incluant le FN dans un nouveau « tripartisme », sous-entendant que celui-ci est apte à gouverner. Il donne ainsi encore un peu de puissance subversive à Marine Le Pen qui peut désormais se vendre comme la seule alternative possible face à deux partis qui proposent une politique quasi-semblable. D'ailleurs, n'oublions pas la manière dont le Parti Socialiste traite le Front de Gauche, le mettant quasiment sur le même plan que le Front National sur les des idées politiques. Focalisés sur la seule personne de Jean-Luc Mélenchon, ministres et éditorialistes « de gauche » s'amusent à taper sur leur propre camp, trop incapables de saisir le renouveau politique que le Front de Gauche annonce vouloir défendre : un laboratoire d'idées plus qu'un parti, une démarche collective plus qu'individuelle. Voilà au moins un indice qui montre que le PS est désormais émancipé de la tradition socialiste et s'est intégralement converti depuis 30 ans à une autre tradition, libérale cette fois-ci.

La bataille des idées

M. Maréchal-Le Pen et G. Collard, les deux députés du FN
Que retenir alors de tous ces constats? D'une part, que le FN voit son ascension facilitée par les deux grands partis « républicains » ; d'autres part, qu'il reste une peur collective que personne ne cherche à affronter avec intelligence, parce qu'il doit finalement être bien pratique pour assurer la pérennité de l'ordre libéral. En effet, n'oublions pas que la famille Le Pen ainsi qu'un certain nombre d'acteurs frontistes sont eux-mêmes rentiers et issus de milieux très argentés. Dans cet perspective, quel intérêt auraient-ils à se soucier du peuple ? Quelle politique mèneraient-ils, mis à part une entreprise égoïste de rétablissement de leurs propres valeurs réactionnaires accompagnée d'un lavage de cerveau bien plus intense que celui qu'ils dénoncent ? En tant qu'antithèse intégrale de notre démocratie libérale, le Front National joue un rôle d'idiot utile de notre système : il fait peur là où l'UMP et le PS rassurent, ou attire certains désespérés qui voient en lui la seule alternative. Le Front National et « l'UMPS » que ses dirigeants dénoncent forment donc bel et bien les deux faces d'une même pièce. Un terrorisme politique est aujourd'hui en œuvre, et empêche toute réflexion hors du cadre néo-libéral que l'élite, dont le FN fait partie intégrante, a conçu pour nous. 
Voilà pourquoi combattre le Front National, ce n'est pas tant s'opposer à lui comme le font les cadres du PS et de l'UMP, mais bien proposer des alternatives politiques à un libéralisme dévastateur ou à un nationalisme agressif. Combattre le FN, c'est refuser l'horizon indépassable du tripartisme que nous propose Cambadélis ; c'est mener la bataille des idées quotidiennement ; c'est parler de concepts d'avenir, comme la décroissance, le protectionnisme ou l'anti-productivisme ; c'est créer le débat démocratique là ou il est absent. Si le changement ne vient pas des urnes, le premier devoir du citoyen est de dialoguer et de faire ce qu'il peut, à son échelle, pour accélérer ce changement.

1 commentaire:

  1. Bonjour, je découvre votre blog, félicitation au sujet de ce billet!
    Salutations

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