28 janv. 2014

Aujourd'hui plutôt que demain ?

ARTICLE PUBLIÉ DANS RACAILLES n°68 (hiver 2013-14)

Je suis un modeste être humain né dans les années 80 en France, dans un monde qui m'a été imposé sans aucune signature de ma part donnant mon accord pour émerger dans pareille civilisation. 

© Brooke Shade

Étrange, non ?

Beaucoup acceptent la superstructure dans laquelle ils prennent vie comme si elle était naturelle et s'imposait à eux de façon évidente puisqu'ils étaient arrivés ici et à cette époque. D'un point de vue philosophique, cela peut sembler dans l'ordre naturel des choses que d'accepter l'héritage qui nous échoit, d'autant plus que nous allons être complètement façonné par cet héritage en même temps que nous grandirons.  

Mais ce n'est pas parce que nous atterrissons dans un monde déjà construit que nous devons en accepter la réalité. C 'est un peu comme l'allégorie de la grenouille qui, plongée dans une casserole d'eau froide, ne réagit pas lorsqu'on fait bouillir l'eau, alors que si on la plongeait directement dans l'eau bouillante elle bondirait en nous traitant d'assassin, de malade, de cinglé, de sauvage et tout le répertoire d'insultes classique des grenouilles ! Un anthropologue, un observateur, venu d'une autre culture, d'une autre planète, et s'immergeant dans notre société serait certainement surpris par bien des aberrations qui sont à l’œuvre sur notre Terre et bondirait certainement comme la grenouille, alors que nous-autres nous endormons dans l'eau bouillonnante !

 
Nous avons toujours vécu dans l'eau bouillonnante, bientôt bouillante. Il n'y a d'harmonieux dans notre monde, que ce qui échappe encore à l'auto-proclamée toute-puissance de l'Homme. Mais l'homme n'a, lui, plus rien d'harmonieux, il s'est précipité dans une hallucinante fuite en avant technique et colonisatrice comme une espèce invasive et parasitaire qui cessera enfin son pullulement lorsqu'elle aura atteint les limites physiques de l'univers pour sa survie. En effet, notre population ne cesse de croître, et surtout, la pression que nous exerçons sur notre milieu d'existence est devenue suicidaire. L'homme n'est-il pas la seule espèce vivante ayant créé les moyens de sa propre auto-destruction ? D'abord avec la conception d'armes de destructions massives et désormais en exploitant démesurément jusqu'au tarissement notre Mère nourricière. On pourrait donc faire une analogie entre l'homme et une espèce parasitaire vivant sur le dos de la bête jusqu'à tuer cette bête et disparaître avec.


© Antonio Mora
Le réchauffement climatique et ses conséquences désastreuses (montée des eaux, multiplication des tempêtes, typhons, ouragans, progression des déserts, disparition de nombreuses espèces animales et végétales, et l'accélération exponentielle des conséquences de ce réchauffement...), l'exploitation massive et croissante de ressources et d'énergies fossiles en logique voie de tarissement, la non-maitrise des énergieset armes nucléaires autorisant la potentialité permanente de l'existence d'une catastrophe éminemment destructrice, mais aussi la non-maitrise de nouvelles techniques scientifiques, déjà balancées et intégrées dans la vie civile - telles que la manipulation génétique, les nanotechnologies, la bio-robotique, etc - et désormais la contingence de ces techniques à travers les projets prométhéens des mouvements transhumanistes espérant l'arrivée imminente de la singularité technologique ...etc etc... nous prouvent que nous n'avons plus aucune maîtrise de notre avenir !!!
La boite de Pandore est ouverte.

Nous ne savons plus vers quoi nous nous orientons, nous n'avons plus aucune anticipation possible sur ce que demain sera fait, nous n'avons plus aucune connaissance des conséquences de chacun de nos actes. L'avenir s'est littéralement obscurci en l'espace de quelques décennies. L'innovation technologique connaît une telle accélération, un tel croisement entre tous ses domaines d'exercice, que toute prospective est devenue complètement illusoire. Les scientifiques et développeurs innovent, créent, et mettent sur le marché leurs créatures toutes plus farfelues les unes que les autres, sans aucun recul moral et philosophique, sans aucun souci des conséquences potentielles de leurs nouvelles découvertes sur la vie et sur l'humanité. Les sociétés qui les emploient sont mues essentiellement par la recherche du profit et de l'expansion permanente, jamais par un souci de réelle émancipation de l'humanité ou de recherche d'harmonie avec notre milieu naturel. La recherche et l'innovation, bien qu'elles tendent aujourd'hui à se croiser et se rejoindre en associant par exemple la biologie, la robotique, les nanos,... sont compartimentées dans leur développement, et avancent vers l'inconnu avec des œillères sans aucune appréhension philosophique des apports et développements qu'elles entraînent, sans aucune anticipation des bouleversements écologiques et sociaux qu'elles vont provoquer. La machine du développement est autonome et s'auto-alimente, l'homme n'ayant - je le répète - plus aucun contrôle sur cela.

L'éthique et la morale collective face à la toute-puissance de l'individualité économique.

Wrecked world - Tomasz Zaczeniuk ©
A nos échelles, nous fonctionnons tous de la même manière. Par crainte du lendemain, nous préférons vivre aujourd'hui. Certes, cela n'est pas nouveau, mais nous nous imposons cette philosophie de vie comme une forme de résistance face au futur : “ceuille l'instant présent car tu ne sais pas de quoi demain sera fait” (Horace, odes, I , 11, Carpe diem). La conséquence de cette unique façon d'envisager les choses, c'est que chaque matin nous enfilons nos œillères et feignons seulement parfois de nous intéresser aux dérives du monde qui nous entoure, nous indignons, puis finissons par revendiquer notre impuissance, notre isolement, et retournons à la jouissance présente de notre quotidien. La société capitaliste post-moderne a complètement liquéfié les visions collectives et coopératives du monde, laissant place à l'individu isolé, victime souvent consentante de son sort, noyant son amertume liée à la disparition des solidarités et sociétés communautaires dans une frénésie consumériste, et surtout, dans la défense de ses seuls intérêts. Il vit aujourd'hui, pour lui-même et ses proches, défend son job, son secteur, son salaire, mais essaie de faire abstraction des autres ainsi que de l'avenir. Certainement pour se préserver. Mais c'est un mauvais calcul, on ne se préserve pas tout seul, dans un monde d'interdépendances ultra mondialisé comme le nôtre. Un jour, la conséquence tragique du laisser-faire global vient frapper à notre porte, se rappelle à nous, et à notre tour nous désigne comme victime. Le voisin, l'autre, observe, s'indigne éventuellement, mais n'ira pas plus loin, défendant avant tout sa vie et ses propres intérêts. Nous sommes tous victimes et complices à la fois, nous participons à la déchéance humaine en permanence. Cette société tend à nous diviser toujours plus, nous individualiser d'avantage, casser les groupes sociaux détenant encore un peu de contre-pouvoir. Le capitalisme phagocyte de façon insidieuse ce qui était encore indépendant de lui : combien d'exemples d'artistes récupérés, d’œuvres d'art commercialisées, de publicités intégrant ce qui les critiquait, de résistants achetés...

Publicité Leclerc reprenant les affiches de mai 68

Bref, nous sommes seuls, la lutte des places a supplanté la lutte des classes. Tant de mal-être aujourd'hui, de frustration, de sentiment d'injustice, de peur du déclassement, d'impression d'inutilité, de vies vidées de leurs sens, de dépressions, de fatigue psychique, et de réalisation de son impuissance. Les opinions sont perverties très facilement, on cherche des boucs-émissaires, des responsables, on se réfugie dans des idéologies dangereuses croyant y trouver la subversion nécessaire pour provoquer la rupture tant attendue. Sans nous douter que nous faisons qu’accroître notre malheur.

Ces lignes écrites précédemment sont effroyablement pessimistes et laissent peu de place à l'idée d'un avenir radieux ; elles peuvent alors être considérées comme anxiogènes et non dignes d'être lues dans l'optique d'imaginer justement un avenir meilleur. Mais ce serait justement accepter l'idée de refuser d'envisager la triste réalité en voulant vivre pleinement aujourd'hui sans se soucier du lendemain. Ce serait une façon de refuser la lucidité que nous devons avoir sur un constat des plus sordides afin de pouvoir y mettre un terme. En gros, de la lucidité du constat viendra la pertinence de la réaction.
© Moritz Aust
Oui ! Mettre un terme à cela, refuser une soi-disant nature humaine, bonne ou mauvaise. Il n'y a pas de nature humaine puisque l'homme développe parfois cette capacité prodigieuse de se remettre en question, et annihile alors toute idée de nature humaine déterministe. Se remettre en question est certainement la chose la plus difficile à réaliser, la plus déstabilisante et vertigineuse, la plus antagoniste à l'orgueuil (prépondérante facette de l'être humain). Mais nous avons tous un pouvoir : celui d'être, d'exister et donc de pouvoir agir, communiquer, convaincre et bouleverser nos rapports sociaux. Si si ! Tout ça est diablement facile à dire, je le conçois, et la remise en question, à l'échelle de l'humanité, parait complètement idéaliste et farfelue ; mais si on peut ne serait-ce que la concevoir, c'est qu'on peut certainement la réaliser. C'est mathématique puisque l'imaginaire mathématique s'est toujours réalisé ! Personne n'a encore aucune idée du comment et par quel moyen, et c'est certainement le plus important à déterminer. Mais, une chose est sûre, c'est que nous devons impérativement réagir, nous n'avons pas d'autres alternatives, si nous voulons conserver le contrôle de nos vies !

XX

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