24 janv. 2014

L’Hexagone aux hexagonaux : Lorànt Deutsch et son Histoire

ARTICLE PUBLIÉ DANS RACAILLES n°68 (hiver 2013-14)

Après le succès de Métronome en 2010, Lorànt Deustch a récidivé en septembre 2013 avec la sortie d’Hexagone en nous livrant de nouveau sa vision si particulière de l’Histoire de France empreinte d’idéologie et participant à la résurgence du roman national.

Lorànt Deutsch, un message royaliste soutenu par l’extrême droite

Cette tendance s’est accentuée ces dernières années notamment à l’échelle de l’État avec le projet du Maison de l’Histoire de France développé par Nicolas Sarkozy qui projetait de placer Max Gallo à la tête de celui-ci. Dernièrement, la parution du livre de Jean-François Khan, L’invention des français – Du temps de nos folies gauloises, dans lequel il nous explique que « les français existent depuis l’ère des mégalithes » avec des arguments qui choqueraient même un lycéen, ou encore le Figaro Histoire n° 10 (octobre 2013) dans lequel Jean Sévilla, auteur de Histoire passionnée de laFrance, célèbre Jacques Bainville, journaliste antisémite d’Action Française et historien douteux [article en lien ici].


Bref, l’utilisation de l’Histoire à des fins idéologiques n’a jamais été autant d’actualité. Parmi les précités, le petit Lorànt Deutsch, victime d’un article phamphlétaire dans le Huffington Post le 30 septembre 2013 dans lequel trois historiens reviennent plus particulièrement sur le traitement de la bataille de Poitiers (en 732) faite par Lorànt Deutsch. L’objet de la polémique est le suivant : dans son chapitre "Le Croissant et le Marteau" Lorant Deutsch nous livre sa version de l’histoire empreinte d’un vocabulaire un chouïa douteux. Petit florilège :

  • "Coran dans une main, cimeterre dans l'autre, ils ont envahi Narbonne et sa région, massacrant les défenseurs de la ville, envoyant femmes et enfants en esclavage, offrant terres et habitations à des milliers de familles musulmanes venues d'Afrique du Nord [...]" (p.224)
  • "des centaines de milliers d'Arabes et de Berbères, formant une armée massive suivie par une population d'hommes, de femmes, d'enfants et d'esclaves pressés de prendre possession des futures terres occupées "(p.225).

capture d'écran Facebook
Le comédien enfonce le clou à plusieurs reprises sur la violence de "l'envahisseur" (p.226), qui a "transformé les églises et les synagogues en mosquées" (p.223) et perpétré des "pillages" et des "massacres" (p.226).
Lorànt Deustch emploie à travers un récit dit historique un vocabulaire et des raccourcis qui sont l’apanage de l’extrême-droite. Ses propos font écho au discours identitaire ambiant et participent à la décomplexion d’une frange raciste de la population. De plus, c’est un fait accepté de tous que cette bataille reste une référence de certains groupes identitaires et de l’extrême-droite.

Mais avait-on vraiment besoin de la sortie de ce livre pour savoir Lorànt Deutsch - pris d’une subite envie d’exprimer sa vision de l’histoire - si sympathique et populaire ? Pas vraiment. Outre le fait qu’il se dise orléaniste et défenseur d’une monarchie parlementaire, il nous offre dans Métronome une orientation quasi antirévolutionnaire de l'histoire de France. De plus, il n’a pas hésité à cosigner en 2012 avec l'idéologue Patrick Buisson, ancien conseiller de Sarkozy, Le Paris de Céline, où il n'est guère fait mention du soutien à l'Allemagne nazie de l'auteur de Bagatelles pour un massacre. Pourtant, Lorànt Deutsch se défend de toute idéologie. Pour se défendre, il en est même venu à déclarer qu’il ne connaissait pas P. Buisson.

Des arguments d’historien

A travers ses nombreuses déclarations dans les médias, Lorànt Deutsch adopte la posture du passionné qui veut seulement transmettre sa passion à une population qui n’est plus passionnée par son histoire. Ainsi, il nous explique qu'il est tombé dans l’Histoire tout petit grâce à Eddy Mitchell et sa Dernière séance avec ses épopées historiques. Il ajoute qu’il ne fait que compiler les travaux des spécialistes pour les retranscrire humblement, avec ses mots, ses sentiments et ses impressions. Bref un mélange de pathos et de lourdeur dans lequel il nous explique qu’à travers ses livres c’est seulement sa passion de l’Histoire et son envie de la transmettre qu’il veut communiquer. Mais bon, quand on se déclare ouvertement monarchiste, c’est difficile de ne pas faire de l’idéologie lorsque l’on veut faire de l’histoire avec « [ses] mots », « [ses] sentiments » et « [ses] impressions ». D'autant que la pratique des historiens repose essentiellement sur un minimum d’objectivité ; c’est donc un domaine dans lequel les sentiments n’ont pas vraiment leur place.

Couverture du livre Les historiens de garde
Deuxième posture de défense qu’il prend à travers toutes ses interventions dans les médias, le fait que nombre d'historiens débattraient uniquement du passage sur la bataille de Poitiers : "Sur les 2.600 ans d'Histoire dont je parle, mes détracteurs ne retiennent qu'une page, celle sur la bataille de Poitiers. Oui, c'est un événement marquant de notre Histoire, mais ce n'est pas un marqueur idéologique" (ladepeche.fr).
Outre le fait qu’il considère que la bataille de Poitiers n’est pas un marqueur idéologique, il considère que l’on peut relativiser la pertinence d'un propos à la place qu'il occupe, par comparaison à la taille de l'ensemble dans lequel il se trouve ! De plus, Lorànt Deutsch semble ignorer que d’autres sujets de son livre sont critiqués. Il ne fait aucunement référence tout au long de l’ouvrage aux Chemins de la liberté empruntés par les résistants lors de l’occupation allemande (lorsqu’il évoque la résistance c’est pour parler du siège de La Rochelle en 1628). Bref, il focalise le débat sur ce reproche afin de se garder d’avoir à défendre d’autres faits occultés ou interprétés.

Afin de contrer les accusations faites par William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, Lorànt Deutsch dénonce leur instrumentalisation de l’Histoire : « Ce ne sont pas des historiens mais des militants d’extrême gauche. Mais je m’y attendais. Le problème, c’est qu’ils sont dogmatiques. (...) Ce sont eux qui essaient de faire coller l’Histoire à leurs idéaux politiques. Moi, j’ai mes idées, mais je ne fais aucun militantisme » (Le Parisen 4 octobre). Sur France 5, face à Anne-Sophie Lapix dans C à vous, Lorànt Deutsch renchérit en les qualifiant d’“universitaires ultra compétents mais encartés au Front de gauche, au Parti de gauche”.


A travers ces déclarations, on constate tout d’abord que Lorànt Deutsch peine à se défendre au point qu’il en arrive à se contredire à trois semaines d’intervalle. Il les désigne comme des universitaires "ultra-compétents" et adopte ensuite une ligne de défense dans laquelle il refuse d’accepter les critiques sur son livre en raison de leur appartenance politique. Le pauvre Lorànt donne le sentiment d’être à court d’arguments : quelle que soit leur ligne politique, les historiens en question proposent une argumentation basée sur leurs compétences scientifiques d'historiens, et rien que sur ces compétences. Lorànt Deutsch stoppe le débat en se débarrassant de ses détracteurs, prétextant qu’ils sont politiques et donc guidés par l’intérêt, la passion et les sentiments (tiens tiens, c’est pas lui qui fait de l’Histoire avec ses sentiments ?!). Or de nombreux historiens l’avaient déjà critiqué sur sa démarche après la sortie du Métronome, dont Gérard Noiriel ou encore le collectif Aggiornamento. Mais surtout, disqualifier ses adversaires en les accusant de vouloir faire du militantisme et de l’idéologie avec l’Histoire est osé pour une personne qui, par sa vision centrée de l’histoire, ses tournures de phrases patriotiques, sa nostalgie d’un passé pré-révolutionnaire, véhicule une vision idéologique de l’histoire.

Enfin, dernière posture de défense pitoyable, la justification de diverses erreurs présentes et ses raccourcis idéologiques par l’impossibilité d’ « écrire un livre de 16 000 pages ». On touche le fond…

Complaisance des médias et soutient du Bloc identitaire

Si tous ces arguments au ras des pâquerettes (ou les lys !) passent aussi bien, c’est en raison d’une complaisance indéfectible des médias. Au-delà du dispositif de martelage médiatique auquel on assiste depuis la sortie de son livre qu’aucun historien ne peut espérer, c’est la complaisance des journalistes et présentateurs qui fait le plus froid dans le dos et notamment lorsqu’ils évoquent la polémique. L’exemple le plus flagrant, relevé par Damien Boone sur Médiapart est celui du passage de Deutsch dans l’émission On n’est pas couché (France 2, 18 octobre 2013). Au cours de l’émission, Laurent Ruquier, présentateur chargé normalement d’animer le débat entre deux chroniqueurs, se pose très vite en défenseur de Lorànt Deutsch. Il considère la polémique comme « stérile », parle d’ « historiens jaloux » ou encore de « trois-quatre personnes qui s’acharnent sur vous ». Il en vient même à répondre à la place de Lorànt Deutsch face l'un des chroniqueurs ayant relevé des imprécisions : « il est obligé de réduire » ; « vous n'avez pas le droit de dire ça » ; « vous pouvez pas dire que c'est pas un livre de qualité » ; « moi je vais vous dire : ça m'a pas dérangé ».


Ce passage sur France 2 met en relief le traitement partisan de la polémique par l’ensemble des médias et surtout la censure exercée sur les opposants de Lorànt Deutsch, qui n’ont pas droit au débat. De ce fait, Lorànt Deutsch peut continuer à déballer ces arguments - dignes d'un vieux tonton raciste un peu bourré en fin de repas de famille - à la télévision, à la radio et dans les journaux.

En marge de ce soutien indéfectible des médias (Rivarol, Minute), partis et mouvements d’extrême-droite prennent fait et cause pour Lorànt Deutsch. Ainsi, Fabrice Robert, président du Bloc identitaire déclare que "comme Jean Roucas, il est victime d'un terrorisme intellectuel. On le défendra s'il le faut, comme nous l'avons déjà fait". En effet, entre Lorànt Deutsch et le Bloc identitaire, c’est une histoire qui dure. En 2011, le Bloc Identitaire avait relayé la pétition « Soutenez Lorànt Deutsch ! » (525 signatures) lancée par l’association Paris-Fierté, proche du mouvement identitaire. Si l’auteur d’Hexagone est scandalisé par la récupération faite de son livre, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

capture d'écran du site du Bloc Identitaire

Sous couvert de vulgariser l’Histoire, de la rendre populaire, Lorànt Deutsch se fait le porte-voix de la résurgence du roman national, instrument visant à produire de la cohésion et du nationalisme. Ainsi, il accentue le climat délétère du moment en attisant le nationalisme et le racisme de la population avec la bénédiction de journalistes pour qui interviewer Lorànt Deutsch n’est qu’un prétexte à faire sa promotion.
Pour qui les motivations idéologiques de Deutsch dans la publication de son livre ne paraissent pas évidentes, le digne successeur de Max Gallo travaille déjà sur un projet de documentaire sur le "génocide vendéen" ! [projet suspendu depuis la polémique, NDLR] Mais bon, ce n’est pas de la politique... Par contre, quand des universitaires le critiquent, c’est du militantisme.
Lorànt Deutsch : nouveau porte-étendard du discours identitaire, idéologue qui s’ignore ou juste con ? Peut-être les trois à la fois… 

Frizouille

6 commentaires:

  1. VOUS donnez raison au point Godwin... En effet, sous prétexte de tailler un short à un jeune historien (certes médiocre) vous tombez dans l'attaque la plus basse et méprisable possible. Vous tentez de faire croire à vos lecteurs que Deutsch est affilié au Bloc identitaire, alors que jusqu'à preuve du contraire on ne choisis pas qui vous soutient. Il y a effectivement un acharnement autour de son travail, car il est, contrairement à la plupart des historiens, courageux. De nos jours, quiconque met en doute la sacro-sainte version officielle de l'histoire est considéré par tout le monde médiatique comme la pire ordure, à condamner d'office au bûcher. Je ne pensais pas qu'on trouvait à l'extrême gauche les plus fervents défenseurs de la loi gayssot, et de la sacralisation d'un génocide en particulier. Depuis des décennies la chape de plomb que les parlementaires ont décidé de jeter sur notre histoire ne cesse de s'alourdir, et avec elle, on voit nettement reculer la liberté d'expression. Même si ça vous écorche le cul de l'admettre, vos détracteurs aussi ont le droit à cette liberté que vous chérissez tant. De quel droit vous pourriez traîner n'importe quel bonhomme dont la tête ne vous reviens pas, alors que lui doit fermer sa gueule car il ne sait pas de quoi il parle ? Bref, c'est toujours pareil, vous êtes pour la liberté de parole, tant qu'elle abonde dans votre sens et qu'elle ne remet pas en question vos petites croyances.

    Paradoxalement, lorsqu'on aborde ce type de sujet tout gaucho progressiste devient soudainement conservateur, et prône le respect de l'ordre établit. C'est marrant venant d'un blog qui se veut libertaire et tout le tintouin...

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    1. -Si je reviens sur le soutien du Bloc identitaire pour Lorant Deutsch, ce n'est pas pour faire entendre qu'il existe une affiliation entre les deux. D'ailleurs Lorant Deutsch l'a démenti.
      Par contre, lorsque Lorant Deutsch se défend de faire de la politique, ce type de soutien le met en porte-à-faux. Il est révélateur de la diffusion d'un discours idéologique dans son livre. Je t'invite à relire l'article, le propos est en partie de souligner le fait que Lorant Deutsch n'assume pas le caractère idéologique de son livre qui est pourtant flagrant. Et c'est justement là que la démarche est vicieuse : camoufler un discours idéologique derrière une envie de partager sa passion.


      -Ensuite parler de Lorant Deutsch comme d' « historien » qui plus est « courageux », c'est complètement délirant. Encore une fois, Lorant Deutsch n'est pas un historien, il le reconnaît lui-même. Dire que Lorant Deutsch est courageux, je ne comprends pas. Je dirai plutôt dangereux.
      Dans son interview accordé à l'internaute le 28 février 2009, Lorant Deutsch parle « d’un million de morts » pour évoquer le « génocide vendéen ». Or, l'historien porteur de cette théorie du génocide vendéen, Reynald Seicher, comptabilise 117 257 morts des deux côtés confondus. Multiplié par dix des chiffres douteux pour arriver à faire des comparaisons avec le génocide juif (plus de 6 millions de juifs ont été tués), je suis désolé mais c'est loin d'être courageux. En revanche, c'est dangereux, de manipuler l'Histoire de cette façon là.
      Si Lorant Deutsch veut défendre des causes, qu'il en accepte le caractère idéologique.

      -Concernant tes propos sur le discours médiatique, je me demande si tu as lu l'article :
      « De nos jours, quiconque met en doute la sacro-sainte version officielle de l'histoire est considéré par tout le monde médiatique comme la pire ordure, à condamner d'office au bûcher. »
      L'article dénonce justement la complaisance des médias à l'égard de sa démarche !
      Et puis franchement, je ne l’empêche pas de parler Lorant Deutsch et personne d'ailleurs, il peut continuer à déblatérer ses propos nauséabonds sur tous les médias de France quand il veut. Il a ses entrées.
      Par contre, on a le droit de dénoncer un discours qui tend à déformer l'Histoire.
      Frizouille

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  2. Qu'on soit bien d'accord il n'existe pas de "vision objective de l'histoire". Tout historien prend nécessairement parti pour un point de vue historique et il est nécessairement IDEOLOGIQUE. Ces deux notion ne peuvent être dissociées, et ça ne fait pas de Loran Deutsch un dangereux fasciste...

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  3. outch !!! Sans nom, ton discours est assez puant quand même. On voit bien ou tu te situe et du coup c'est pas très surprenant que tu prennes parti pour lorant deutsch. Cette critique de la "bien-pensance", cette revendication de la "liberté d'expression", et l'éternelle ritournelle du point godwin... toute la panoplie des dieudo-soraliens. Ces vils manipulateurs qui remuent la merde et montent les communautés les unes contre les autres pour satisfaire leurs pulsions belliqueuses et virilistes de frustrés médiatiques. Qui éteint la liberté d'expression ici ? est ce que le rédacteur de cet article réclame la censure de lorant Deutsch ? non, à aucun moment. Toi en revanche, tu refuses toute critique envers un livre best seller vendu dans toutes librairies qui a eu un véritable tapis rouge au sein du PAF. L'histoire nous enseigne que généralement les vindicateurs de la liberté d'expression, en sont à terme, les pires ennemis ! bien sur que l'histoire est totalement subjective et le sera toujours. Mais il existe une méthodologie spécifique permettant de rogner au maximum sur cette subjectivité de celui qui écrit l'histoire. Lorant Deutsch prétend écrire l'histoire au mépris complet de cette méthodologie, fait un livre populaire, limite romancé qui sera très diffusé, bien plus que les ouvrages universitaires, et répandra de grandes approximations historiques au sein de l'opinion publique...et certainement pas dénuées d'objectifs idéologiques ! Alors oui, il est légitime de critiquer cette malhonnêteté intellectuelle, de la dénoncer, car elle couve la recherche du conflit et va à l'encontre de l'humanisme libertaire dont nous nous réclamons justement !

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  4. Pire que Lorànt Deutsch :

    http://tours-antifa.samizdat.net/?p=383 ·
    http://tours-antifa.samizdat.net/?p=404 ·
    http://tours-antifa.samizdat.net/?p=423

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  5. L'histoire n'est pas humaniste, universaliste, ou républicaine. L'histoire n'est que l'histoire et l'histoire est souvent cynique...Et alors ?

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