11 déc. 2014

Coup de gueule d'un cheminot "preneur d'otage" [+audio]

Chronique diffusée dans Racailles Radio le 21 novembre 2014

Alors je vais me présenter. Je suis ce que l’on appelle un preneur d’otage, membre de l’organisation terroriste Sud Rail. Enfin en disant cela je ne fais que répéter ce qui est dit en général dans nos grands médias généralistes pas du tout orienté (sic).
Et pourtant l'autre jour, j’ai pensé naïvement qu'un documentaire diffusé sur France5, une chaîne publique (donc payée par la redevance) aurait été beaucoup plus honnête et constructif que ce qu'il m'a été donné de voir. Malheureusement, après la diffusion, j'ai plutôt pensé à un reportage made in TF1 ! Il a certainement été commandé par nos politiques de tout bord, adeptes à faire de la privatisation et de la concurrence pour goinfrer leurs potes déjà millionnaires voire milliardaires...


Pourquoi n'ont-ils pas clairement dit que c'est la séparation de la SNCF et de RFF (Réseaux Ferré de France) qui a foutu le bordel dans notre boite ? Pourquoi n'ont-ils pas expliqué aux téléspectateurs que la séparation par activités (Fret, SNCF Voyages, SNCF TER, Gares et Connexions, etc) rend la communication entre elles très difficile ? Ou encore que cela entraîne justement des problèmes de gros sous entre elles ? Nombreux problèmes dénoncés depuis des lustres par les cheminots de la base et par nos organisations syndicales (ouh, « syndicat » ! j'ai dit un gros mot !).

Les Régions râlent, envisagent de se tourner vers la concurrence ? Grand bien leur fasse... Mais le problème restera le même : les salariés (qui habitent de plus en plus loin de leur lieu de travail - en région parisienne comme en province - à cause des logements de plus en plus chers) connaîtront autant de problèmes chez un concurrent que chez la SNCF. C'est l'investissement dans le rail qui manque ! Les concurrents tels que Transdev ou Véolia utiliseront les mêmes voies, les mêmes appareils de voie, la même signalisation, les mêmes quais, parfois les mêmes trains TER (financés et détenus par les Régions). Alors ma question est : pourquoi seule la SNCF aurait-elle des trains sous lesquels les suicidaires se jettent ? Pourquoi seule la SNCF ferait-elle circuler des trains sur des lignes où il y a un problème de signalisation sur la voie ? Pourquoi seule la SNCF aurait-elle des trains qui tombent en panne ? Pourquoi seule la SNCF percuterait-elle des voitures qui ne respectent pas les feux des passages à niveau ou encore un sanglier ?! Pourquoi seule la SNCF aurait-elle du personnel insulté et agressé dans les trains ? Véolia ou tout autre concurrent auront les mêmes problèmes que la SNCF.
Pourtant les usagers du TER ou des Intercités attendent une révolution de la part de la concurrence. Ils ne vont pas être déçus... Ces sociétés ne feront pas baisser les prix : il faut qu'ils fassent du profit ! Qui plus est, elles ne feront que détruire des emplois, précariser un peu plus les travailleurs des secteurs du transport. Mais c'est vrai qu'il n'y a pas de problèmes d'emploi en France ! D'ailleurs, les Régions se rendent-elles compte qu'en prenant une société concurrente, elles mettront en danger des centaines voire des milliers d'emplois ?

A bord du Granville-Paris (29/07/2009)
Dans le reportage, ils ont pris pour exemple la ligne Carhaix/Paimpol. Mais les reporters sont-il sérieux quand ils pensent que cet exemple absolument pas représentatif peut être transposé sur une ligne où les trains sont tellement blindés que même un contrôleur ne peut pas circuler à l'intérieur ? Imaginent-ils que, sur une ligne telle que Paris/Beauvais, le conducteur aille contrôler tous les voyageurs à chaque arrêt comme sur la petite ligne bretonne ?! Ce ne serait plus 1h20 de trajet qu'il va faudrait, c'est 6h ! Je ne parle même pas du coup de balai dans ces 14 voitures (et non wagons comme on l'entend souvent dans la bouche des journalistes : un wagon, c'est pour le bétail !) en fin de service. C'est tout simplement inimaginable sur 99% de notre réseau.

Que serait un bon reportage sans y parler de nos pays voisins ?! Ils croient sans doute que les agents SNCF ne regardent que leur petit nombril... Non, non, on s'intéresse aussi à ce qui se passe en matière ferroviaire chez nos petits voisins européens ! Bon, je vais être honnête, je regarde aussi le transport ferroviaire en Inde, mais en matière de sécurité et de places assises, ça ne vous plairait pas !). Et quelle bonne idée dans le reportage que de parler de nos amis Suédois ! Malheureusement pour eux, tous les travers que connaît le transport ferroviaire depuis la libéralisation du rail suédois ont été occultés. En Suède, modèle de fiabilité et d'efficacité aux yeux de nos politiques français, il y a une grève des cheminots soutenue massivement par les usagers ! Pas il y a 20 ans, non... Actuellement ! Cette année ! Pourquoi ? Parce que depuis 2010, date à laquelle la SJ (la SNCF suédoise) a du faire une place à ses concurrents, le service s'est considérablement dégradé : hausse des prix des billets, retards fréquents et bien sûr exploitation des seules lignes les plus rentables au détriment de l'égalité des citoyens qui vivent dans les régions les plus reculées... Imaginez le désastre chez nous en Normandie !

Autre point de notre reportage, il y était montré un conducteur qui raconte qu’il passe plus de temps dans les taxis que sur les trains, ce qui est bien entendu faux pour la plupart des agents, mais quand on peut caricaturer pour servir un discours il ne faut pas se gêner ! Ils précisent même que des taxis viennent nous chercher à la maison pour nous emmener sur nos lieux de travail ! Alors, ma question est : quelles drogues fument-ils sur France 5 pour raconter des inepties pareilles ? Alors oui, il arrive que l'on ait des « parcours d'approche » en taxi pour les trains d'extrême matinée ou de soirée. Mais l'explication est que la SNCF, ne voulant plus entretenir les petits foyers SNCF où l'on passait nos nuits afin de pouvoir faire ces trains de matinée/soirée, a décidé, après des calculs savants, qu'il valait mieux payer des sociétés de taxis plutôt que de nous payer, nous les agents !

Accident de Brétigny-sur-Orge (Essonne)
Je vais aussi réagir sur l'état de nos lignes. Oui, elles sont en mauvais état. Oui, elles ont été délaissées pendant de nombreuses années. Est-ce que les travaux d'investigation de France 5 ont permis de savoir pourquoi ? Certainement pas, ou alors ils l'ont coupé au montage ! La réponse serait que les gouvernements successifs depuis 1981 ont obligé la SNCF puis RFF à investir uniquement dans les lignes à grande vitesse au détriment de tout le réseau classique français. Forcément, cela a endetté la SNCF, dette que RFF se trimbale depuis sa création en 1997 et qu'elle tente de résorber à grands coups d'augmentations de péages pour la SNCF (et les autres opérateurs du fret ferroviaire) et d'économies d'entretien des voies. Imaginez un peu qu'un septième de notre temps de travail va aujourd'hui aux intérêts de cette dette voulue par les différents pouvoir politiques. De plus, les agents chargés de l'entretien des voies sont de moins en moins nombreux et de plus en plus d'entreprises privées sont sollicitées pour effectuer les réparations (entreprises qui ne respectent pas les délais, rendent du travail mal fait et obligent les cheminots à repasser derrière pour corriger leurs erreurs).

Avant de conclure je vais quand même vous toucher deux mots de leur travail de journalistes ! Depuis des années ils nous font passer pour des fainéants, des privilégiés, des scélérats du rail, des alcooliques... Dès l'annonce d'un mouvement de grève, ils nous ressortent les mêmes expressions de journaleux tels que « les cheminots sont des preneurs d'otage ». Savent-ils ce qu'est un preneur d'otage ? Qu’ils aillent un peu en Syrie voir ce que c'est. Qu’ils aillent faire des reportages sur des scènes de guerre et peut-être qu'à leur retour ils verront que les cheminots en France n'exécutent personne sur les quais ! Bien qu’en voyant ces reportages l’envie ne nous manque pas !!!
Ils feraient mieux d’aller taper un peu sur les privilèges de nos députés (qui eux ont bien des taxis qui viennent les chercher à la maison), de nos présidents de Régions, de nos ministres... Bref, de notre monarchie déguisée. Mais c'est pratique d'inventer de bien piètres privilèges que seraient les nôtres pour cacher les leurs.

Pour finir, je tiens a dire que ces lignes reflètent la pensée de nombreux cheminots et s'inspirent en grande partie du texte d'une contrôleuse de Midi-Pyrénées.


2 commentaires:

  1. Au cours de ma vie, j'ai vu un certain nombre d'usagers retardés et de non grévistes hargneux insulter les syndicats et les grévistes, mais, rassurez-vous, je n'en ai jamais vu un seul refuser les augmentations de salaires ou les avantages obtenus collectivement. J'ai récemment fermé son bec à un internaute qui se prétendait otage de la CGT et se répandait en harangues anti-syndicales à propos de la grève de la SNCM, sous prétexte qu'il allait rater "ses vacances en Corse". Je lui ai simplement dit : "Mais comment ça, vous prenez des vacances au lieu de travailler gratuitement pour votre patron, alors que ces vacances vous les devez à ces ignobles syndicats qui ont pris en otage la France entière en 1936 ?" - (Alain Léger)

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  2. Je suis un simple usager et comme tout le monde ça m'emmerde quand un mouvement de grève me met en retard.
    Bien sûr, c'est une réaction égoïste et je ne voudrais certainement pas remettre en question le combat des cheminots sur lesquels les éditocrates aiment s'acharner.

    Que d'inepties entendues ça et là sur le salaire et les privilèges des cheminots. C'est tellement pris, repris, exagéré, que ça en devient une caricature que seuls les crétins vont prendre pour argent comptant.

    Personnellement j'en veux beaucoup aux politiques d'avoir laissé se répandre cette haine du cheminot,du fonctionnaire, de l'assisté qui reste chez lui sans bosser et qui gagne plus qu'un "honnête travailleur".
    Il est grand temps que l'éducation populaire s'empare du sujet pour aller répandre la vérité parce que si on attend après TF1 ou BFM...

    Dernière chose, j'ai lu un excellent article du Monde Diplomatique sur la RATP. Figurez-vous que tous les services ont été compartimentés, fractionnés, les équipes avec les nouveaux arrivants sont tenues éloignées des anciens et des syndicalistes.
    On divise, on divise, et après, la solidarité fait pchitt comme dirait l'autre ^^

    Ne lâchez rien les gars !

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