6 avr. 2015

Une journée de merde, ou comment devenir flic sans l'avoir jamais voulu

Saviez vous que le Ministère de l’Éducation Nationale était désormais – depuis quand ? - une annexe du Ministère de l'Intérieur ? Je l'ai appris à mes dépens en allant passer le concours du CAPES interne de documentation. Les propos bêtes et méchants tenus courant janvier par notre chère ministre de l'Education Nationale, Najat Vallaud Belkacem, qui se faisait fort de traquer et punir les jeunes hérétiques du devoir de liberté d'expression, ceux qui ne se sentaient pas Charlie et se sentaient donc forcément terroristes [voir notre article ICI], étaient pourtant révélateurs. Ils annonçaient la couleur de la réaction gouvernementale : serrage de vis, tout sécuritaire, dialogue et libre expression sous forme de catéchisme républicain, union sacrée et communion dans l'oubli des violences infligées aux plus fragiles et plus pauvres d'entre nous. 


C'est inscrit sur nos pièces de monnaie, en France nous sommes libres, nous avons même le devoir de l'être, c'est une des marques de fabrique de l'entreprise France (avec la gastronomie et le patrimoine historique notamment). Nous sommes libres, libres surtout de pavoiser dans des débats choisis et encadrés par d'autres, en l’occurrence l’État et les groupes industriels et financiers propriétaires d'infrastructures de propagande... Pardon, de fabrique d'un débat public ouvert et serein. Nous sommes aussi égaux, notamment grâce à notre ancien bienfaiteur de la République, Nicolas Sarkozy, qui s'est battu pour « l'égalité des chances ». Comme disait un copain ces derniers jours, la ligne d'arrivée est la même pour tout le monde, même si certains font la course à cloche pied. Enfin, la France est un pays où règne la fraternité. Affirmer cela ne mange pas de pain, j'ai pour ma part des relations très cordiales avec mon frère de sang, que je côtoie à peu près quatre ou cinq fois par an à l'occasion de repas de familles, que je passe à boire, du vin, rouge ou blanc mais jamais bleu, ce qui me rend très convivial, donc profondément fraternel.

Ce pays formidable peuplé d'individus gentils et bons, gouverné par de saintes personnes, compétentes et habitées du sens du bien commun, a été lâchement attaqué par les barbares le 7 janvier 2015. Car en s'attaquant à des journalistes Français, à des Français juifs et à d'autres encore, tout aussi Français, c'est à la France elle-même que ceux-ci s'en sont pris. Sauf que ces envahisseurs ne venaient pas de l'Orient, pas même du Sud, malgré ce que leur teint et la morphologie de leur visage pouvaient laisser croire. S'ils avaient des ancêtres venus d'ailleurs – comme à peu près tout le monde en France, il serait bon de le rappeler – les frères Kouachi et Amhedi Koulibaly ontgrandi en France. Ils étaient des produits de la République Française, parmi de nombreux autres. Ils personnifient désormais une nouvelle classe dangereuse, ceux que d'aucuns désignent comme « l'ennemi intérieur ».

Le corps sacré de la France serait rongé de l'intérieur par des ferments de division, de dissolution et même de destruction. On savait, sans toujours comprendre, que de jeunes Françaises et Français partaient se battre en Syrie ou en Irak contre ceux que des gourous islamistes leur avaient désigné comme les ennemis de l'Islam. On se rend compte aujourd'hui que les combats peuvent aussi avoir lieu près de chez nous. Quand certains - placés à l'extrême droite sans toujours se l'avouer à eux-même et encore moins aux autres - appellent à se défendre contre les barbares islamistes, d'autres ont tenté de développer des explication moins simplistes. L’État, c'est-à-dire le gouvernement, a choisi pour sa part de respecter ses engagements... vis à vis de ses créanciers, les banques. Et pour montrer qu'il agit contre les méchants, il va nous pondre une énième loi« antiterroriste » qui ne saura empêcher le premier malade et/ou désespéré venu de se défouler sur n'importe qui, mais permettra à ceux qui y croient encore de retrouver un relatif « sentiment de sécurité »... Jusqu'au prochain massacre.



L'école n'est pas en reste, elle ne saurait l'être : on fera donc de la morale laïque pour dresser, pardon, éduquer les élèves à la vie en société, au respect des autres, de l'autorité, même illégitime, et des lois, même injustes. Quitte à fabriquer une génération de schizophrènes, tiraillée entre des appels à la liberté d'expression et à l'exercice de l'esprit critique, et une offensive dans l'école et ailleurs des idées réactionnaires d'ordre et d'obéissance aux détenteurs de l'autorité, qu'il soit maître, chef, policier...

Bienvenu au concours de recrutement de la police nationale


C'est dans cette atmosphère que je me suis rendu à l'épreuve du CAPES, afin de devenir professeur documentaliste et surtout d'avoir un salaire à la fin de chaque mois. C'était le 3 février dernier, la journée avait plutôt bien commencé, il faisait beau, ici, en Normandie, c'est dire !

Le programme du CAPES de documentation c'est qu'il n'y en a pas, en tout cas pas de précis. Mais le sujet du concours porte en général sur la lecture, l'éducation aux médias, la recherche d'information, les pratiques culturelles, les réseaux sociaux, des thématiques en rapport avec le métier. Je m'attendais donc à un sujet de ce genre, en rapport avec les missions que j'allais devoir remplir si je réussissais. Je m'étais mis le doigt dans l’œil, en plein dedans.
L'épreuve consiste en trois exercices : une note de synthèse à partir d'un dossier de documents fourni au début de l'épreuve, une réflexion personnelle sur le sujet du dossier et un troisième exercice plus technique. J'ai déchanté instantanément en lisant l'intitulé du dossier sur lequel j'allais devoir plancher pendant cinq heures : « Incivilités ». J'étais choqué, je me demandais si je ne m'étais pas trompé d'endroit, je devais être au concours d'entrée dans la police, non ? Vous êtes sûr ? Non, je m'étais juste trompé sur les missions d'un professeur. 

Sur les cinq documents composant le dossier, un seul, portant sur la médiation en bibliothèques, permettait sérieusement d'engager une réflexion sur le métier. Pour le reste, nous avions deux textes fleurant bon le registre sécuritaire1 (à lire ICI et ), le questionnaire d'une enquête sur les incivilités dans une bibliothèque universitaire et le témoignage affligeant d'une prof-doc qui ne savait que faire contre le vol de mangas dans son CDI. Horreur ! Comme si aucune parade n'existait pour limiter le vol en bibliothèque. Le tout était tristement orienté vers la sauvegarde de la tranquillité publique.

Incivilité : une définition hasardeuse...


Une copie de concours ne pouvant faire l'impasse sur la définition et l'illustration des termes du sujet, je devais m'y employer. « La définition du terme « incivilité », lui-même n'est pas aisée », concède-t-on dans l'un des documents. Nonobstant les nombreuses fautes de syntaxe et d'orthographe dont il est truffé, on a droit dans ce texte officiel à l'aveu que ce contre quoi on a décidé de lutter, les incivilités, on ne sait pas très bien ce que c'est. Ce serait « une rupture du pacte culturel ». C'est-à-dire ? Je n'en ai pas trouvé de définition mais imaginons qu'il s'agit des règles tacites qui nous permettent de vivre ensemble dans le respect mutuel, la politesse surtout. On lit plus loin que la civilité « correspond à l'observation des convenances, des bonnes manières en usage dans un groupe social » ; le dictionnaire Hachette me dit effectivement que « la civilité désigne la politesse et la courtoisie, les bonnes manières, l'honnêteté, l'éducation ».

Dans ce sens, on peut admettre que l'incivilité comme manque d'éducation est liée à l'école et à ses missions mais on tourne alors en rond puisque c'est la mission de l'école que d'éduquer et d'instruire la jeunesse, il y a même un ministère pour ça. C'est trop vague pour constituer un sujet de concours. En fait, on désigne souvent sous le terme incivilité les délits mineurs tels que les insultes, les tags, la fraude ou le vandalisme, choses certes inacceptables mais plus ou moins courantes dans les établissements scolaires et difficiles à éradiquer, que ce soit à l'école ou ailleurs, sans poster partout des surveillants et des flics ou des caméras.

Qui masque la réalité du système et l'origine des problèmes


Quand on connaît quelque peu le fonctionnement des collèges et lycées français et les missions des différents acteurs en leur sein, et qu'on les a un peu fréquentés en temps qu'enseignant, on peut déjà remarquer deux choses : la gestion et la lutte contre les incivilités sont avant tout du ressort des conseillers principaux d'éducation (CPE) et des chefs d'établissement ; de même, le système de primes pour les proviseurs de lycée et principaux de collèges est proprement pervers et ne les incite pas du tout à traiter les problèmes, les fameuses incivilités, avant que l'on arrive à de véritables violences ; moins ils signalent d'incidents, mieux ils sont notés et meilleures sont leurs primes et leurs possibilités d'évolution professionnelle. Un proviseur muté dans un endroit qu'il a envie de quitter le plus vite possible a donc intérêt à mettre la poussière sous le tapis et à attendre, ce que font vraiment certains. On aboutit alors à des situations où certains élèves se permettent d'enfreindre les règles justement parce qu'ils savent que celles-ci ne seront pas appliquées. Il n'y a pas alors lieu de parler d'incivilité de la part des élèves mais de négligence ou d'incompétence de la part de l'institution et de ses dirigeants.

En-dehors du fait que la gestion des incivilités et les mesures visant à les prévenir sont loin d'être le cœur du métier de professeur documentaliste, l'imaginaire dans lequel s'inscrit le terme n'a rien à voir avec l'éducation et l'instruction des jeunes. Il est très révélateur de parler d'incivilités à l'école pour un gouvernement qui a confirmé les baisses d'effectifs décidées par les gouvernements précédents. L'augmentation des effectifs de professeurs ne permettra que de compenser l'augmentation du nombre d'élèves – très souvent plus de trente par classe au lycée – tandis que de nombreux postes de surveillants ont été supprimés depuis une douzaine d'années, réduisant d'autant l'encadrement des élèves en-dehors des heures de classes. C'est pourtant cet encadrement qui permet d'avoir du temps pour dialoguer avec ceux-ci, pour prévenir les problèmes ou en tout cas intervenir assez tôt pour ne pas avoir à les punir voire à les exclure. Devenus assistants d'éducations depuis 2003, les surveillants - en collège surtout - jouent de plus en plus le rôle de matons pour ados et n'ont bien souvent plus le temps d'accomplir quelque tâche d'éducation que ce soit.

Incivilité ou injustice sociale ?


Les jeunes ne sont pas des anges, certains peuvent être difficiles à canaliser et d'autres carrément insupportables voire violents. Mais il s'agit de savoir s'ils ont droit de se tromper. Ils sont à un âge où on teste les limites de ce qui est permis, ils font des erreurs qu'ils ne réitéreront sûrement pas plus tard, parce que les adultes les auront éduqués dans ce sens, leur auront montré la voie, répété les règles, et les auront sanctionné en cas de besoin, le tout dans le dialogue. Sanction n'est pas répression, même le tribunal pour enfants est censé privilégier les mesures éducatives, justement parce que le mineur n'a pas toujours conscience de ce qu'il fait. L'école souffre avant tout de problèmes et manques d'éducation, de problèmes sociaux ou familiaux et d'un manque cruel d'adultes pour encadrer les jeunes. Elle est obligée malgré-elle d'assumer des choix politiques et leurs conséquences, elle pâtit surtout d'une politique d'économie de bouts de chandelle.

En cette matière, notre Président, qui avant d'être élu s'était fendu de bouleversants propos contre son « adversaire » la Finance – avant le lendemain d'aller rassurer discrètement les marchés – a fait globalement les même choix de politique générale que son prédécesseur : acceptation du consensus de Bruxelles (orthodoxie budgétaire, euro fort, indépendance de la Banque Centrale Européenne... tout est très bien expliqué par nos copains de Fakir dans un numéro spécial), relance économique à coup de vœux pieux et sans dégager les moyens financiers nécessaires, absence de politique d'envergure en matière de préservation de l'environnement et de limitation de la consommation énergétique...

A l'arrivée nous avons toujours plus de chômeurs, des millions de familles en difficultés, des gamins qui arrivent le ventre vide à l'école voire dorment dans la rue (31000 selon l'Insee en 2012), et la priorité devrait être au traitement des incivilités à l'école ? C'est proprement obscène ! Cela démontre à quel point de déni nous en sommes arrivés.
Nos dirigeants sont obsédés par le commerce, ils nous fabriquent peu à peu, par petites touches, un monde dans lequel tout pourra être mis en vente et acheté en fonction de la « loi » de l'offre et de la demande. Il cherchent à nous le fourguer de deux manières, contradictoires mais interchangeables : en nous le présentant soit comme le meilleur des mondes possibles, celui qui nous fera toucher les rives du paradis, soit comme le seul possible, certes imparfait mais dont il faudrait se satisfaire. Il n'a donc aucune part dans la genèse de la délinquance et des troubles sociaux, ou alors c'est une responsabilité malgré lui, une sorte de dégât collatéral.

En gros, si vous êtes dans la merde aujourd'hui en France, c'est d'abord de votre faute (parce que vous n'avez pas fait les bons choix, que vous n'êtes pas assez courageux, que vous n'avez pas su remplir et entretenir votre carnet d'adresse pour saisir des opportunités...) mais ce n'est surtout pas de la faute de ceux qui détiennent le pouvoir économique et/ou politique : débrouillez-vous avec les miettes que l'on vous donne pour élever vos enfants et fermez-la, vous l'ouvrirez au prochaine élections ! Et vous avez intérêt à bien éduquer vos enfants car sinon la police, elle, s'occupera d'eux ! Voila ce que l'on veut faire rentrer dans la tête des citoyens consommateurs. Après ça, il reste des candides dans les journaux et sur les plateaux télé pour s'étonner de la montée du vote FN ou de la violence qui sévit dans certains établissements scolaires.

Une vision policière de la société


Le quatrième document du corpus est très intéressant car il indique à mots découverts dans quelle voie se sont embarquées les autorités, sans jamais plus varier malgré « l'alternance » gauche-droite. On y apprend que la notion d'incivilité nous vient des États-Unis et se trouve fondée sur la théorie dite de « la vitre brisée ». Celle-ci entend nous faire croire que laisser passer sans réprimer une bêtise de gamin, en l’occurrence le vandalisme et la dégradation de bâtiment ou de mobilier dans l'espace public (le fait de briser une vitre par exemple) entraînerait une spirale de violence menant tout droit à la délinquance en bande organisée, aux trafics en tout genre, au vol, au viol, au meurtre, à la barbarie en somme, et qu'il faudrait donc réprimer sévèrement tout manquement à la règle, même le plus insignifiant.

Il est ici question de délinquance de rue, c'est-à-dire celle des pauvres, de la rapine vulgaire et dénuée d'ambition, pas de celle qui rapporte vraiment (trafics internationaux, corruption, évasion fiscale, pillages plus ou moins légaux...) et déstabilise voire ruine et détruit totalement des régions entières. Le pouvoir a ses mots, son vocabulaire, et il sait nous les imposer. Cela fait partie de ses prérogatives que de préparer les termes des débats dont se nourriront les médias de masse... Qu'il possède et dirige. Quand d'un côté on attise le sentiment d'insécurité et la hantise des incivilités, on ne parle pas de la délinquance en « col blanc », celle qui rapporte vraiment et mêle méthodes de petite frappe, techniques d'escroquerie et habileté dans les affaires. Et quand c'est trop gros, trop obscène pour que les médias restent muets, le débats vogue entre optimisation et évasion fiscale, entre délinquance internationale et raison d’État. Mais est-ce vraiment différent ?

Cette théorie simpliste de la vitre brisée serait restée une mauvaise blague si de la théorie on n'était passé à la pratique ; sa mise en application par le maire républicain de New-York Rudolph Giuliani dans les années 1990 s'est traduite par une politique de tolérance zéro vis à vis de la délinquance de rue, un harcèlement des sans abri, coupables de dégrader l'image de la ville, et une lutte drastique contre la fraude aux aides sociales. Résultat ? La délinquance y a effectivement fortement diminué, mais rien n'indique que les mesures répressives y soient pour quelque chose. « Trente années après la formulation de la théorie de la "fenêtre brisée", de rares auteurs doutent qu’elle soit à l’origine de cette décrue », indique justement Patrick Morvan, professeur en droit pénal et criminologie [lire l'article ICI]. Dans le même temps, la criminalité a diminué de la même manière un peu partout au États-Unis, et notamment là où aucune mesure sécuritaire n'a été prise.
Il semble plutôt que cette évolution soit essentiellement due à une embellie économique et à des besoins de main d’œuvre en forte augmentation. Où l'on découvre que des perspectives d'embauche maintiennent bien mieux dans la légalité et le respect du bien public que la menace de la prison. Mais comme du boulot y en a pas, et de moins en moins... la moindre des choses était de rendre moralement responsables de leur dénuement les personnes démunies de tout, en dehors de leur force de travail, et de ne leur donner le choix qu'entre la galère dehors et la galère en taule.

Pourtant, ce raidissement a bien fonctionné aux États-Unis, pays très marqué par la morale méritocratique du christianisme protestant, niaiserie idéologique dont nous sommes en grande partie préservés en France. Mais nous bénéficions par contre du galimatias de la méritocratie républicaine, qui veut qu'en travaillant dur à l'école on trouve au terme de nos études une profession et un emploi bien rémunéré, à notre convenance, et que l'on jouisse finalement d'une vie enthousiasmante .
En-dehors du fait qu'en réalité une bonne part des emplois ne sont pas particulièrement épanouissants, on peut remarquer que si ce discours a semblé se justifier dans la période de l'après-guerre, quand effectivement même les personnes sans qualification parvenaient à trouver du travail, aujourd'hui il ne suffit plus d'être compétent : il faut en plus être motivé, flexible, savoir se vendre... Devoir se vendre au pays dit des droits de l'Homme ? Un scandale tellement quotidien qu'on a fini par s'y habituer.

Sebastian Roché, un sociologue, un vrai !
En France, l'obsession sécuritaire a été développée par des idéologues déguisés en scientifiques comme Sébastian Roché. Il se veut apolitique et neutre bien-sûr, quand il joue simplement le jeu de l'ordre établi. Mentionné dans le texte 4 du corpus, il y est présenté en tant que chercheur. Dans certaines publications, il est affublé du titre de sociologue, sans pourtant en avoir le diplôme. Il se déclare aussi criminologue. En cherchant un peu on apprend qu'il est docteur en sciences politiques mais se mêle aussi de sociologie. Pourquoi pas après tout ? Il enseigne notamment à l’École Nationale supérieure de la Police, où il siège par ailleurs au conseil d'administration, publie de la Sociologie politique de l'insécurité et a été promu expert es sécurité par diverses municipalités ayant fait appel à lui depuis la fin des années 1990. Un parangon d'impartialité donc, ce qu'il montre dans ses ouvrages dédiés à l'incivilité, l'insécurité et autres tartes à la crème.
Dans l'ouvrage cité plus haut, il traite des déterminations économiques de la délinquance pour en développer les limites, préférant gloser sur la dissolution du lien social et le développement de comportements individualistes liés à l'idéologie démocratique et à l'organisation de la ville moderne, et sur le délitement et l'impuissance de l’État. Ce qui fera écrire à Laurent Mucchieli, véritable sociologue pour sa part mais coupable d'être plutôt de gauche et de l'avouer parfois : « cette philosophie en soi légitime inviterait volontiers à la discussion si elle cessait de se présenter comme une série de démonstrations scientifiques indiscutables » [à lire ICI]. Une démonstration d'une telle rigueur qu'elle guide désormais le pouvoir politique dans ses décisions en matière de délinquance et peut-être demain dans la gestion des incivilités et autres déviances au sein de l'école.

Totalement absente du vocabulaire sociologique jusqu'aux années 1980, la question des incivilités, comme celle de l'insécurité, a toujours été l’apanage des discours droitiers. Les gouvernements socialistes n'agissaient pas plus tendrement que ceux de droite, mais ils ont longtemps évité de faire de la « lutte contre l'insécurité » un argument électoral. Converti à la fin des années 90, le Parti Socialiste a alors achevé sa mue. Après avoir renoncé sous Mitterrand à changer radicalement le système économique dans un sens plus égalitaire et démocratique, il se cantonnera désormais à sa gestion, main dans la main avec la droite, tout en continuant de se chamailler avec elle pour faire bonne figure. Longtemps accusée par celle-ci d'être prisonnière d'une culture de l'excuse vis à vis des délinquants, la droite complexée que représente le PS l'est à cet égard de moins en moins, les discours martiaux d'un Manuel Valls en font foi.


Du sens des mots


Les mots ont un sens, celui qu'on leur donne, et parfois ils en changent. Le langage sert à désigner et qualifier l'objet de la politique, mais il permet aussi de l'évacuer. Répétez une même idée des millions de fois dans les médias pendant des mois et des années, son omniprésence la fera accepter comme légitime, logique, et elle ne sera plus remise en question. C'est ainsi que l'on a fabriqué le problème de l'insécurité et celui des banlieues. Certes les banlieues concentrent toutes sortes de problèmes, tout le monde le reconnaît. Mais en agitant sans cesse l'épouvantail du jeune de banlieue fainéant, inculte, violent, petit délinquant ou musulman extrémiste, si ce n'est les deux, la droite a réussi à susciter chez les ménagers et ménagères la peur de nouvelles invasions barbares. La banlieue ne serait pas tant un lieux de relégation pour ceux dont on ne veut plus sur le marché du travail que le repaire d'indésirables fauteurs de trouble à peine Français.
Désormais, pour ceux qui parlent à notre place, la sécurité est d'abord celle des biens et des personnes (qui ont des biens) et non la sécurité sociale ou la sécurité de l'emploi. L'incivilité désigne quant à elle une rupture du pacte culturel, les prémisses de la délinquance, et non le symptôme d'un profond malaise dans notre société, d'une violence qui vient d'en haut, ou d'une mentalité égoïste promue partout dans une économie de compétition permanente, où chacun se voit comme le concurrent de ses semblables.


Najat Vallaud-Belkacem ©afp/P. Kovarik
Je n'ai pas pu traiter le sujet que l'on m'imposait au concours, j'étais vraiment trop énervé. Si je ne suis pas le seul dans ce cas, la plupart ont cependant réussi à pondre un truc, sans vraiment y croire, un brin dégoûtés par ce sujet particulièrement orienté mais présenté comme neutre et didactique. Je suis sûrement trop idéaliste, c'est peut-être moi qui ai un problème finalement. Je rêve d'une école qui instruise la jeunesse et lui donne les armes pour choisir son destin et penser librement, ce qu'elle est en partie. Mais c'est aussi et d'abord une usine ou l'on fabrique une future main d’œuvre que l'on veut compétente et docile, citoyenne et pleinement participante de son exploitation.
Quand au ministère de l’Éducation Nationale on parle incivilités, j'entends injustice de classe, pauvreté et malaise social. C'est sûrement un problème auditif, ou un résidu d'intoxication aux véritables idéaux socialistes. Je crois que je ne parviendrai jamais à nommer ainsi les bêtises commises par mes élèves dans mon obsession à leur apprendre des choses. Ce n'est qu'un problème de langage, certes, mais très révélateur, car adopter un langage de flic c'est un peu en devenir un.

Coco un peu rouge de colère


1 commentaire:

  1. Le tout est de rester idéaliste; c'est déjà beaucoup à transmettre. ;-)

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