16 mai 2015

Pierre Carles : « Donner la parole aux mécréants et aux hérétiques »

Le documentariste Pierre Carles regrippe la machine médiatique de désinformation avec un nouveau projet sous forme de trilogie, Opération Correa, dont le premier épisode intitulé Les ânes ont soif raconte l'omerta et le silence des grands médias français sur l'expérience du gouvernement équatorien de Rafael Correa, au pouvoir depuis 2007. Rencontre.

Racailles : Ce premier épisode est dans la lignée de plusieurs de vos films, de Pas vu, Pas pris à DSK, Hollande, etc, il s'agit de décortiquer la quasi absence de traitement médiatique de la visite de Rafael Correa en France en novembre 2013. Pour cela vous allez voir des journalistes des médias généralistes afin de comprendre pourquoi.

Pierre Carles : Je ne suis pas sûr qu'il faille traiter des visites présidentielles. Mais en temps normal, on pourrait s'attendre à ce que des gens qui combinent les qualités que combine Rafael Correa, c'est-à-dire parler français, présider un pays qui connaît une réussite économique et sociale insolente – très supérieure à celle de l'Allemagne – et être un économiste non-orthodoxe, puissent être invités dans les grands médias, et notamment sur les radios et télévisions publiques. En général les médias aiment les gagnants. Et quand quelqu'un arrive avec un taux de croissance de 5 %, un taux de chômage de 4,2 % et une dette inférieure à 30 % du PIB - même si ce sont des critères qu'on peut contester - ils devraient l'inviter pour lui demander quels sont les tenants et aboutissants de sa politique et comment atteindre de telles performances.
Mais lorsque Rafael Correa est venu en France durant une visite d’État de quatre jours, seuls le Monde Diplomatique, L'Humanité et Le Figaro en ont parlé et ont fait écho du discours que Correa a prononcé à l'Université de la Sorbonne, dans lequel il expliqua que les politiques d'austérité menées par les pays européens lui semblaient être mauvaises et menant droit dans le mur. On aurait pu s'attendre à ce qu'il soit invité sur un plateau pour discuter de cette position et des alternatives concrètes proposées en Equateur, y compris dans un débat contradictoire. Mais cela n'a pas été fait alors que c'est le travail qu'on pourrait attendre de ces médias. Le travail du journaliste n'est pas de parler de Correa, de Hollande, de Obama ou leur servir de simple porte-micro, mais d'enquêter sur les politiques qu'ils produisent, en indépendance avec le pouvoir de l'argent et le pouvoir politique. Le champ d'expression des personnalités politiques, lui, devrait être clairement délimité en espaces de propagande. Il y a deux poids deux mesures, ce que dénonce le film.

Quelles sont ces alternatives concrètes mises en place en Équateur ?



Depuis sa prise de fonctions en 2007, Correa a étendu le périmètre de l'état, notamment par des investissements publics massifs dans la santé, l'éducation, l’énergie (avec par exemple un programme de construction de centrales hydroélectriques géantes pour que d'ici un an et demi le pays soit autonome en énergies renouvelables). On y voit aussi un ministère de la planification, dont l'équivalent a disparu en France.
C'est pour observer tout cela, faire un bilan et voir aussi ce qu'il y a de problématique, et faire ainsi le travail qu'auraient dû faire les grands médias généralistes, que nous réalisons actuellement avec Nina Faure et toute mon équipe le deuxième épisode de notre film Opération Correa directement en Équateur.

D'où est parti ce projet ? De ce constat de non-traitement médiatique de la visite de Correa ou plus largement d'une volonté de faire un film sur l'Équateur ?

Fin 2013 le Monde Diplomatique m'a demandé de réaliser une vidéo où nous allions mon équipe et moi enquêter sur la non-citation du Monde Diplo dans les revues de presse radiophoniques en France alors qu'il est le journal français le plus diffusé à l'étranger. Il s'agissait d'un travail dans la lignée de notre critique des médias entreprise depuis maintenant une bonne quinzaine d'années. Quand nous avons commencé cette vidéo, le Monde Diplomatique a publié en décembre 2013 la retranscription de la conférence de Rafael Correa à la Sorbonne. De fil en aiguille nous en sommes nous-même venus à enquêter sur l'Équateur.
J'ai parallèlement d'autres films en projet sur l'Amérique latine, notamment sur des mouvements de résistance en Colombie.


Vous dites que parmi les seuls médias ayant parlé de Rafael Correa il y a Le Figaro. Faut-il y voir une reconnaissance de la légitimité économique par ce journal pourtant ancré à droite ?

Pas trop d'enthousiasme ! Cela vient surtout du fait que Patrick Bèle, qui couvre l'Amérique latine pour Le Figaro, est assez atypique dans son journal : il est syndicaliste et on lui fout donc un peu la paix car c'est un continent qui n'est pas perçu comme stratégique pour la direction du Figaro. Mais on peut voir la politique de Correa comme étant une politique de type gaulliste, c'est-à-dire visant à restaurer le pouvoir de l'état, étendre son périmètre, etc. Lorsque De Gaulle avait cette politique en France dans l'après-guerre, il ne faut pas oublier que le PCF était à plus de 25 %. Il y avait donc une forte dimension sociale liée à des rapports de force. En Équateur aujourd'hui c'est un peu similaire et Correa a pu arriver grâce au travail et au soutien des mouvements sociaux équatoriens. Il y a là-bas désormais une stabilité économique qui n'existait pas avant et qui en font un pays pouvant être intéressant pour des investisseurs !

La comparaison avec la France et l'Europe est-elle légitime étant donné que vous décrivez l'Équateur comme un pays émergent à forte croissance ?

Ce que montre l'Équateur, tout comme la Bolivie, le Venezuela, ou auparavant l'Argentine, c'est que des choses qui paraissent chez nous impossibles voire impensables sont réalisables, ne serait-ce par exemple que le fait de pouvoir être élu à une élection alors qu'on est étranger. En Équateur, la nouvelle Constitution permet d'être élu à toutes les élections (à l'exception de l'élection présidentielle) dès lors qu'on a cinq ans de résidence dans le pays. On peut également voter à toutes les élections dans le même cadre. Voilà quelque chose qui nous paraît encore impensable ici et qui a été mis en place là-bas. De même, l'article 418 de la constitution équatorienne interdit de socialiser les dettes privées. Ainsi, si une banque fait faillite, les contribuables ne seront pas appelés à la rescousse de celle-ci contrairement par exemple au Crédit Lyonnais en France. Autre exemple : alors que l'on répète constament aux Grecs qu'ils sont fous de demander à ce qu'une partie de leur dette publique ne soit pas payée, une bonne partie de la dette publique équatorienne a fait l'objet d'un défaut de paiement et le pays existe toujours et s'en porte beaucoup mieux ! Dans ces pays qui sont très différents des nôtres, y compris avec des taux de pauvreté supérieurs, des choses utopiques sont devenues évidentes.


Pourrait-on s'en inspirer ?

Il ne s'agirait pas nécessairement des mesures que l'on vient d'évoquer mais si des choses impensables peuvent voir le jour sur le continent sud-américain, c'est qu'ici aussi elles le peuvent ! En France en 1788, personne n'imaginait que le Roi allait disparaître l'année suivante et qu'un régime républicain verrait le jour... Il faut s'en souvenir.

N'y a-t-il pas aussi une mentalité en Amérique latine, celle du buen vivir (bien vivre) qui pousserait à rechercher plus de partage, plus de solidarité ?

Il n'y a aucune mentalité préexistente. Ce sont uniquement des rapports de force où, à un moment donné, des gens ont pris le pouvoir et fait pression sur les dominants et détenteurs du pouvoir économique, sur les grandes fortunes, sur les Etats-Unis d'Amérique et ils ont dit stop, affirmant que la domination et l'exploitation ne peuvaient perdurer. Ainsi, la base militaire états-unienne en Équateur a été fermée suite à la dénonciation du contrat par Correa. Ce sont des choses possibles !

On pourrait faire le parallèle entre cette politique du buen vivir et ce qui a été appliqué en France à la Libération : Les jours heureux, le programme du Conseil National de la Résistance (CNR). En 2004 les Résistants toujours en vie avaient lancé un appel pour que ce programme et son héritage perdurent. Il n'y avait eu à l'époque aucune couverture médiatique non plus...


Il ne faut pas s'en étonner, il semble normal que les grands médias qui sont souvent propriétés de grands groupes industriels ne relaient pas cet appel des Résistants qui demandaient à ce qu'il n'y ait plus d'interférences des puissances de l'argent dans le journalisme et les médias. Là encore il y a un parallèle avec l'Équateur où l'on trouve aujourd'hui une régulation des médias privés, avec une réduction du spectre de leur existence afin de rééquilibrer la donne entre un tiers de médias publics, un tiers de médias communautaires et un tiers de médias privés. C'est l'affirmation que la liberté de la presse n'est pas le laisser-faire mais passe par une régulation voire des interdictions quand il le faut. Personnellement je suis persuadé que, si nous voulons avoir chez nous des médias alternatifs, c'est à dire constituant une réelle alternative aux grands médias français, il faudrait déjà que d'autres cessent d'occuper toute la place. Par exemple, à Racailles vous êtes un média indépendant mais pas alternatif, du fait que vous ne constituez pas une alternative, vous n'êtes pas dans la possibilité d'imposer un rapport de force. Donc il faut fermer des médias et dire ça suffit d'avoir la même information sur toutes les chaînes et toutes les stations, afin de permettre aux citoyens/électeurs/Français d'avoir un autre son de cloche que celui qui domine. Et ce sont de telles limites qu'a posé Correa avec la nouvelle Constitution équatorienne.

Ce serait donc la raison pour laquelle l'évocation de Rafael Correa - comme l'était celle de Hugo Chavez en son temps - dans les médias français est toujours celle d'une menace contre la démocratie, d'un quasi dictateur entravant la liberté d'expression et la liberté de la presse. Mais tout va-t-il dans le sens de la démocratie chez Correa ?

Il ne faut pas verser dans l'angélisme. Correa veut aussi contrôler certaines choses et il y a parfois chez lui des penchants très autoritaires dont on parlera probablement dans le deuxième volet de Opération Correa. Mais face à lui on trouve des pouvoirs économiques très puissants dont on peut avoir la certitude qu'ils ne sont pas des anges ! Souvent propriétaires de médias, ils défendent ainsi la volonté d'imposer leur point de vue plutôt que la liberté d'expression et d'opinion. Certes le gouvernement de Correa veut lui-aussi imposer son point de vue et fait de la propagande, mais il est toujours intéressant d'avoir au moins deux points de vue, et c'est ce qu'il se passe en Équateur alors qu'en France on n'a que LE point de vue de médias à pensée unique, pro-néolibéral, pro-états-unien, pro-otan, pro-euro, etc.

Cette menace pour la démocratie est aussi l'argument permanent des Etat-Unis afin de tenter de maintenir le plus possible d'impérialisme sur un continent sud-américain en pleine émancipation. Comment ont-ils appréhendé l'élection et l'arrivée au pouvoir de Rafael Correa il y a huit ans ?

S'il fallait comparer, on pourrait dire que l'intervention vis-à-vis de l'Équateur a été moindre que celle contre Chavez au Venezuela. On peut le comprendre si l'on regarde la place qu'occupe le Venezuela en matière de réserves énergétiques, en sables bitumineux par exemple. Donc stratégiquement c'est un problème majeur pour les États-Unis que le Venezuela ne soit pas à leur solde. On avait ainsi pu voir dans le coup d'état contre Chavez en avril 2002 une tentative de renversement soutenue par la CIA. En Équateur, tout comme en Bolivie, des choses similaires se sont déroulées mais de moindre ampleur.

On voit dans votre film que Correa a été formé en Europe et aux Etats-Unis, repartant ainsi avec un bagage politique, économique et culturel conséquent tel de nombreux leaders historiques qui avaient utilisé ce bagage comme arme révolutionnaire...

C'est tout à fait cela. Il a retourné contre l'économie classique néolibérale ses propres méthodes. Quand il renégocie par exemple la dette publique équatorienne, il le fait à la manière d'un filou qui va être encore plus fort que les filous capitalistes. Il s'agit une fois de plus d'une question de rapport de force où l'enjeu majeur est d'imposer son point de vue.

L'exemple de la dette publique est très révélateur, d'autant que Les ânes ont soif est précédé d'un court métrage intitulé On a mal à la dette...

Oui, c'est un travail sur le chiffrage de la dette publique française afin d'en connaître la part pouvant être considérée comme illégitime. Il s'agit encore une fois d'un boulot que n'ont pas fait les médias en allant simplement donner la parole à ceux qui ont fait ce travail de chiffrage, et notamment les CAC (les Collectif d'Audit Citoyen de la dette publique). Cette part illégitime est celle qu'on pourrait contester - de par des cadeaux fiscaux, des désinvestissements publics, etc - ce qui ne justifierait plus les politiques d'austérité mises en œuvre actuellement dans toute l'Europe. En Grèce par exemple on trouve Eric Toussain, fondateur du CADTM (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde) à la tête de la commission de chiffrage de la dette publique. Ce dernier faisait aussi partie de la commission qui a chiffré la dette publique équatorienne. Donc on regarde beaucoup en Grèce ce qu'il se passe du côté de l'Équateur car c'est là qu'il y a matière à expérience.


D'ici 2017 et l'élection présidentielle en France, pensez-vous que la triologie de Opération Correa peut avoir une influence, principalement sur les partis de la gauche ?

Je pense que tous les films peuvent amener de l'utopie. Ce qui m'intéresse comme réalisateur, c'est montrer que toutes ces choses qui paraissaient impensables ou impossibles dans la tête des spectateurs se transforment en un « pourquoi pas ?! ». Il s'agissait de la même démarche sur nos films précédents, comme Attention danger travail ou Volem rien foutre al païs : on a vu que vivre autrement, tisser des solidarités, refuser la société de consommation n'était pas complètement farfelu puisque des gens l'ont fait et vivent ainsi. Brasser des idées, rencontrer des gens, faire circuler les points de vue des mécréants et des hérétiques, c'est aussi ça faire des films. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si j'ai fait un film sur le Professeur Chroron ! Dans le cas de Correa, je ne sais pas s'il est mécréant, mais je suis sûr qu'il est hérétique.

Propos recueillis par Racailles 
lors d'un apéro avec Pierre Carles le 05 mai 2015



Opération Correa, Français, 2015-1h24. Documentaire, en salles depuis le 15 avril 2015. Diffusion au Cinéma Lux du 27 mai au 02 juin 2015 (horaires ICI). A retrouver également en accès libre sur internet :


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