10 sept. 2015

De Joël Bruneau à Laurent Beauvais, tous « #réfugiés » dans la démagogie ?


Depuis la publication de la désormais célèbre (et tragique) photo du jeune Aylan le 3 septembre dernier, un surprenant et important élan d'indignation et d'émotion collective traverse nos pays européens. Médias, politiques et citoyens s'émeuvent - à la mode Charlie - de la tragédie migratoire à laquelle nous assistons pourtant depuis de nombreuses années, et chacun semble oublier sa part de responsabilité. Indignation à la mode ou réelle prise de conscience ? Localement la donne est exactement la même et les élus, qui hier encore mettaient les migrants et leurs enfants à la rue, tentent une sorte d'humanism washing (blanchiment humaniste), quitte à parfois jouer la carte du miroir aux alouettes.


Nous, à la rédaction de Racailles, on était partagé sur cette soudaine prise de conscience. Comment différencier le vrai du faux ? Distinguer un glissement de ligne politique d'un coup de com' ? Il nous a fallu nous pencher sur les actes pour remettre en contexte l'action politique et ne pas nous confondre en donneurs de leçon.

Ils accueillent pour une photo et expulsent au quotidien

Pour être un bon politicien, moderne et ambitieux, il faut savoir faire preuve de souplesse et d'agilité afin de tordre ses électeurs, ses mandats et surtout ses idées dans le sens du vent. L'engouement autour des questions migratoires survenu depuis plusieurs jours ne déroge pas à la règle. A longueur d'articles de presse, tous nos élus locaux se disent prêts à l'accueil de réfugiés, chacun espérant presque que la misère et la guerre lui apportera son petit lot de migrants à lui, choisis sur catalogue !

Le Maire de Caen Joël Bruneau a ainsi annoncé que « Caen participera à l'effort collectif pour accueillir les personnes persécutées » (Ouest France, 04 septembre 2015). Formidable ! Ses partisans et vagues conseillers municipaux appliquent la méthode Coué, comme Rudy Niewiadomski (jamais hésitant face au ridicule) :
L'indignation obligatoire ne semble pas être facile pour ce cher Monsieur Bruneau alors qu'à peine deux mois auparavant on pouvait lire un article bien plus conforme aux politiques prônées par son parti (Les Républicains) : « Squats à Caen. La Ville demande l'expulsion d'un immeuble à la Guérinière ».
captures d'écran des articles cités

Car à Caen - comme dans bon nombre de grandes villes - la situation des migrants, et notamment celle des demandeurs d'asile, est plus que précaire. Depuis des années, l’État ne remplit pas son obligation d'accueil de ces demandeurs d'asile durant l'instruction de leur dossier. Cette prise en charge passe normalement entre autre par un hébergement et une faible allocation. Il n'est ainsi pas rare de voir des familles entières dormir à la rue alors qu'elles devraient pouvoir accéder à un hébergement en Centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) ou en hôtel (Veille sociale 115). Localement les associations et collectifs citoyens et politiques interpellent sans cesse les autorités sans qu'aucune réponse ne soit apportée [voir notre article de l'époque ICI]. Laisser cette situation perdurer est pratique : elle permet de ne pas laisser ces gens s'installer (dans l'optique du rejet de leur demande), de ne pas avoir à mettre en place des moyens supplémentaires dans un contexte d'austérité et de dilapidation budgétaire, et de ne pas favoriser un fantasmé appel d'air. Des squats sont régulièrement ouverts par l'Assemblée Générale de Lutte Contre Toutes les Expulsions et ne désemplissent pas. Actuellement, près d'une cinquantaine de personnes occupe celui de la Guérinière (rue du Père Joseph Wresinski) que Monsieur Bruneau espérait voir fermer au début de l'été

Dessin de Konar
 Où sont la cohérence et la sincérité dans une action politique si contradictoire ? Rassurons-nous, Joël rappelle « [qu']il faudra bien résoudre le problème à la base », fidèle à la proposition de Sarkozy d'externaliser la demande d'asile dans les pays de départ et d'y maintenir en rétention tout en imaginant un statut de réfugié de guerre. Mais, allez, permettons-nous d'espérer ! Peut-être assiste-t-on à un début de rébellion, à une remise en cause par la droite de son glissement idéologique et moral vers le FN, à la réaffirmation de valeurs universalistes

Côté Conseil Régional, les gesticulations d'affichage sont encore plus visibles (on serait tenté de dire risibles si la situation n'était pas si affligeante). Les présidents des deux Régions normandes (Laurent Beauvais et Nicolas Mayer-Rossignol) ont suivi à la lettre les recommandations de leur camp socialiste solférinien et joué à fond la carte du cœur, de l'accueil, de la solidarité, en un mot de la gauche… Sauf que dans la bouche d'un socialiste, le mot « gauche » ne qualifie depuis longtemps plus une politique, relégué aux éléments de langage et de communication. La politique migratoire du Gouvernement étant depuis 2012 dans la droite ligne (c'est le cas de le dire !) de celle des gouvernements de Sarkozy, la soudaine émotion médiatique est une aubaine pour ces élus. Alors autant en faire des caisses dans les journaux (ICI, ou encore ) et sur les réseaux sociaux. Nos deux compères ont annoncé débloquer 50 000€ pour des associations agissant auprès des réfugiés.


Et selon certaines associations approchées par le Conseil Régional et que nous avons interrogées, il est à déplorer que cette soudaine volonté politique se fasse en méconnaissance absolue des réalités locales en matière de migrants, qui plus est de « #réfugiés » ! Ces fonds ont ainsi été débloqués dans un but bien précis : aider les réfugiés (comprendre ceux dont la demande d'asile a déjà été validée) du Proche et Moyen Orient, point barre ! On supposera que cela va de la Lybie à la Syrie, au pire l'Irak et l'Erythrée mais surtout pas plus !!! Et dommage pour les autres, celles et ceux qui viennent d'ailleurs et n'ont pas eu la chance de subir la bonne guerre ou les bonnes persécutions.

Quels migrants, quels réfugiés ?

Dessin de Angélique15
Derrière toutes ces élucubrations, une question semble ne plus se poser : quelle politique migratoire souhaitons-nous soutenir ? De qui parle-t-on en tant que « réfugiés » ? Les discours semblent évoquer principalement les personnes ayant obtenu le statut de réfugié (défini par la Convention de Genève et repris en droit français dans l'Article L. 711-1 CESEDA), voire uniquement ceux de certaines nationalités, provenant de certaines régions, ayant subit des conflits spécifiques. On est là dans une approche totalement discriminatoire et infondée. Certains maires sont allés plus loin ne voulant accueillir que des chrétiens persécutés.
Mais surtout quid des demandeurs d'asile ? Car pour obtenir le statut de réfugié il faut déjà accomplir un véritable parcours du combattant dans les conditions difficiles que nous décrivions. Et qu'en est-il aussi des migrants économiques et des réfugiés climatiques dont on soupçonne à peine l'ampleur pour les prochaines décennies ? Et comment les municipalités vont-elles prendre en charge ? Avec quel accompagnement social ? Pas mal de questions risquent de rester sans réponse.

C'est là que notre critique est compliquée : doit-on vous présenter notre opinion du verre à moitié vide ou à moitié plein ? Doit-on encourager le mouvement pour que les lignes bougent ou dénoncer l'hypocrisie ? Et si on disait un peu les deux..!
Car de l'hypocrisie il y en a plein dans nos élus, notamment ceux proches de la politique gouvernementale. L'action publique est simple et conforme aux volontés européennes. Elle souhaite durcir toujours plus le cadre et les conditions d'accueil de migrants. Les députés Philippe Duron et Laurence Dumont ont par exemple beau appeler eux-aussi à l'accueil, ils viennent tout juste de voter en faveur de la loi du 29 juillet dernier réformant l'asile. Un texte qui, comme les autres, n'a de cesse de réduire le sens et la portée du droit d’asile dans notre pays. Rappelons aussi que P. Duron, alors Maire de Caen, faisait lui-aussi fermer les squats sur Caen.
Ce sont tous les élus socialistes - auxquels on ajoutera les écologistes locaux - qui sont au four et au moulin. Le four c'est celui des politiques migratoires excluantes symbolisées par « Manuolas Vallsozy », du renforcement de l'Europe forteresse et de l'agence Frontex (dont nous avions parlé ICI), de l'acharnement policier contre les sans-papiers ou les roms, de l'absence de moyens dans les structures d'accueil, etc etc. Le moulin, lui, est celui de l'annonce d'accueil par les maires, de la dénonciation de ces mêmes politiques, de l'affichage d'une volonté de... changement ! Le problème des moulins, c'est que cela ne marche qu'avec du vent ! 
Dessin de Djoz
Le PS du Calvados organisera une marche blanche et des tables rondes le 19 septembre prochain. Cela aurait pu être une bonne initiative, sauf que cela se déroule en plein Alternatiba, grand forum des alternatives autour des questions environnementales et sociales où la questions des migrations sera bien sûr abordée. Selon une proche du mouvement Alternatiba : « la manière de faire [du PS] est carrément insultante, d'autant plus vue la proximité avec les thématiques de notre journée et de nos table-rondes ».

Alors un peu de cohérence dans l'action s'il vous plaît ! Que toutes ces déclarations et gestes d'accueil prennent de l'ampleur et bouleversent les règles d'un droit si restrictif, brisent les pratiques d'exclusion, d'enfermement, de rejet, et ouvrent les esprits à plus de tolérance face aux obscurantismes des frontières. Nous attendons encore les preuves qui montreront que la volonté est là et que nous n'assistons pas à une parade d'opportunisme malsain et des coups de com' tactiques et intéressés.

Igmack Mi-Grand

Les autre contributions de nos dessinateurs :

Dessin de Papy Luc


Dessin de Konar

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