14 mars 2016

Trois questions à Frédéric Lordon - #OnVautMieuxQueÇa

Alors qu'on traînait nos godasses et nos banderoles du côté d'Amiens chez les copains de Fakir qui organisaient « Le Réveil des betteraves » début mars, on a croisé Frédéric Lordon. On lui a donc posé trois petites questions sur… disons… l'air du temps ! 

F. Lordon au "Réveil des Betteraves" le 12.03.2016
Frédéric Lordon est économiste et sociologue, membre du collectif des Économistes atterrés, directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE)

Racailles (R) : Le film Merci Patron de François Ruffin cartonne en salle depuis février [voir notre article spécial ICI] et s'inscrit dans un contexte de bouillonnement social. Peut-on dire aujourd'hui que « le fond de l'air est rouge » ? [comme le titre du film de Chris Marker sorti en 1977 consacré à l'émergence de la Nouvelle gauche (New Left) et des mouvements contestataires à l'échelle du monde - NDLR]
Frédéric Lordon (FL) : Ça ne serait pas du tout mal en effet ! Certes il ne faut pas trop pousser Mémé dans les bégonias et prendre son désir pour la réalité mais on voit que ça commence à rosir de nouveau et qu'il se passe quelque chose aujourd'hui dans notre pays. Et si on souhaite vraiment que cela prenne, il faut y mettre une bonne dose d'huile de coude ! Partout il faut organiser des mouvements où l'ensemble des sphères contestataires de la société puissent se réunir. Il faut dire que la situation actuelle est nettement facilitée par nos dirigeants qui nous donnent un sacré coup de main pour converger ! Car la loi El Khomri est une énorme pince Monseigneur, un effet de levier plus qu'impressionnant. Donc il serait presque bon d'adresser à Valls et Hollande notre gratitude car il n'y a pas mieux pour pousser les gens dans la rue ! 

Frédéric Lordon
R : On n'attendait rien de Hollande et il a tout de même réussi à décevoir ! Finalement, il redonne l'espoir à gauche ?!  
FL : Effectivement, Hollande et Valls parviennent à faire - malgré eux - l'unité du peuple de gauche ! Emmanuel Todd s'était laissé aller à une prophétie hasardeuse en parlant ironiquement de « hollandisme révolutionnaire ». Personnellement, je m'étais allé à penser que ce hollandisme avait en effet quelque chose de révolutionnaire étant donné qu'on n'avait jamais vu un gouvernement étiqueté à gauche aller aussi loin à droite. Ceci est porteur d'un mouvement de restructuration politique qui en soit est assez impressionnant.
Et là on y est ! On y est car on a un gouvernement – et spécialement un Premier Ministre – qui coche absolument toutes les cases du néo-conservatisme en pire. La panoplie est complète : la loi El Khomri bien sûr ; la guerre ; l'état d'urgence ; la déchéance de nationalité ; l’antisionisme est synonyme d'antisémitisme ; expliquer serait le commencement d'excuser... Rien ne manque !
Mais face à cela les gens se lèvent. Et pour que cela pète un bon coup, il faut que nous arrêtions de dire ce que nous ne voulons pas. Car dans les manifestations qui ont lieu en ce moment, la loi El Khomri n'est presque qu'un prétexte, c'est presque subalterne. Il faut plutôt que nous commencions à dire ce que nous voulons. Et ce que nous voulons c'est ceci : fin de la mondialisation libérale, fin du pouvoir des actionnaires, fin de la propriété lucrative des moyens de production, et tout le pouvoir aux salariés dans l'entreprise ! Alors, une fois la loi El Khomri abandonnée et Valls démissionné, ne nous taisons pas davantage, ne rentrons pas chez nous et restons dans la rue pour faire tâche d'huile et aller bien plus loin dans les transformations sociales.  

"Le Réveil des Betteraves" à Amiens le 12 mars 2016
R : Au-delà des frontières, si la France change enfin de cap, toute l'Europe peut-elle basculer comme certains l'espéraient déjà lors des élections grecques du printemps 2015 ?
FL : Sans tomber dans la prophétie hasardeuse, on peut dire que le spectacle d'un peuple qui se soulève donne forcément des idées aux peuples voisins et même aux peuples un peu plus éloignés. Savoir si les gens qui désirent le changement joindront le geste à l'idéation est une autre question. Mais ce n'est pas parce que toute l'Europe ne suivra pas comme un seul homme que nous devrions nous abstenir de faire quelque chose si nous le pouvons. Et nous le pouvons !

Propos augmentés par l'intervention de F. Lordon à la tribune
et recueillis par AG et Igmack

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Commentez comme vous le souhaitez, mais sans donner raison au point Godwin...