20 avr. 2016

Denis Robert, les banques et le cataclysme qui vient

Le journaliste Denis Robert en a bavé. Seul durant des années contre la multinationale Clearstream durant des années. Il a découvert un système, enquêté sur chaque chaînon, décortiqué le moindre mécanisme de la machine à planquer le pognon. Alors quand on a entendu parler des Panama Papers et constaté l'emballement médiatique inédit à ce sujet, on a eu envie de retourner le voir... Rencontre avec un pionnier !


Racailles (R) - Ces dernières semaines les « Panama Papers » ont été très présents dans l'actualité. Tu as publié un billet très diffusé sur internet pour dire que ces révélations n'en sont pas vraiment étant donné que tu avais déjà été toi-même un lanceur d'alerte à ce sujet lors de tes enquêtes sur Clearstream…

Denis Robert (DR) - Je suis plutôt ravi que les médias en parlent et que Le Monde et Cash Investigation fassent des tartines là-dessus (et pour une fois avec des noms). Mais ce que je trouve incroyable et qui fait plus que m'agacer est l'attitude des politiques, et plus précisément de l'actuel gouvernement qui devait faire de la lutte contre la finance son cheval de bataille et qui n'a rien fait. Ils s'avèrent particulièrement en-dessous de tout sur la protection des lanceurs d'alertes. Alors qu'il y a eu notamment SwissLeaks ou Luxleaks, il n'a rien fait. Et là, dans le jeu de l'émotion, il fait croire qu'il va faire quelque chose, mais je n'y crois plus. En revanche on sent qu'il y a de l'électricité dans l'air et que les gens se saisissent de ce sujet.

J'ai été le premier à dénoncer ce fonctionnement de la finance et cela a fait de moi une sorte de pionnier. Aujourd'hui c'est un consortium international de plus de 100 journalistes qui a travaillé sur les Panama Papers. L'impact n'est donc pas du tout le même bien qu'à mon époque nous ayons fait l'ouverture des JT de 20 heures et que le PDG de la multinationale a été viré. Mais à l'époque, alors que je dénonçais déjà les filiales des banques françaises dans les paradis fiscaux, Le Monde a pris la défense des banques contre moi. Et aujourd'hui, ces mêmes journalistes qui écrivaient ces articles passent pour des investigateurs uniquement parce qu'ils ont reçu des documents. Ces gens semblent être sans mémoire et redécouvrent un peu la lune ! Alors certes cette attitude est pour moi déplaisante, mais cela reste très bien que ce nouveau scandale soit largement traité.

commentaire de Denis Robert publié sur Facebook
R - La différence tient peut-être aussi de cette culture du buzz qui a envahi le journalisme et qui nous fait nous demander si ce qui a le plus d'importance est réellement le fond ou plutôt la forme afin de vendre plus et donc d'alimenter l'écran de fumée cachant la médiocrité d'une partie du journalisme d'aujourd'hui. 

DR - Je ne sais pas si c'est le fond ou la forme qui prime vu que le fond du problème reste, lui, toujours le même. Mais ce qui diffère beaucoup aujourd'hui par rapport à mes enquêtes d'il y a dix ans, au-delà de la multiplication des journalistes qui travaillent sur ces dossiers, c'est surtout le creusement des inégalités. Les états ne se battent même plus contre les banques et les multinationales. Cela crée une situation où les gens - le public – les contribuables – les électeurs – les citoyens sont de plus en plus informés et acculturés de ces questions. C'est ainsi une vaste révolte qui gronde, avec un rapport direct entre d'une part #OnVautMieuxQueÇa, Nuit Debout et toutes ces manifestations qu'on voit naître un peu partout, et d'autre part tout ce que révèlent et démontrent ces affaires. On voit par exemple la Société Générale, qui était bien contente de récupérer de l'argent de l’État lors de la crise de subprimes ou dans l'affaire Kerviel et qui en même temps crée plus de 1000 filiales au Panama sur un seul bureau panaméen – et on peut facilement imaginer qu'il y en a d'autres. Les gens voient bien que les banques nous font les poches. Ne rien dire serait comme assister à un désastre et accepter d'assister à un désastre. Non ! C'est inacceptable ! 

R - Une autre différence avec l'époque « Clearstream » tient aussi de l'impact de la crise économique et sociale. On voit bien que ceux qui sont responsables de la crise des subprimes sont les mêmes que ceux impliqués dans les Panama Papers : c'est la finance…

DR - Laissons ce terme à François Hollande. Il ne faut pas parler de « la finance » car cela a pour effet d'anonymiser les véritables responsables : il s'agit globalement de 28 banques systémiques qu'on peut aisément nommer. Goldman Sachs, Merrill Lynch, Barclays Bank ; en France BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole-Crédit Mutuel ; Intesa Sanpaolo en Italie… Elles sont 28 - avec des sièges, des conseils d'administration, des actionnaires – à avoir créé entre elles une sorte d'interconnexion et qui toutes investissent dans des hedge funds, dans les paradis fiscaux et font dans leurs compte une partie « bilan » et une autre « hors bilan » dont, par définition, on ne connaît ni le contenu ni l'ampleur. Ensemble, ces banques représentent un magot équivalent à cent fois le budget de la France !
Ces banques se servent toujours aujourd'hui d'outils comme Clearstream ou Euroclear pour d'une part aider des clients à planquer leur oseille dans les paradis fiscaux, et d'autre part à jouer sur des hedge funds et des produit dérivés qui fabriquent une sorte de pyramide de Ponzi [un montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants - NDLR]. Certaines banques, comme par exemple la Deutsche Bank, s'en retrouvent très endettées et si l'une d'elles venait à craquer, on assisterait à un effet domino cataclysmique. C'est comme un casino où chacun est obligé de miser au risque de perdre sa mise en cas d'arrêt. Donc il faut miser toujours plus. Dans le cas des banques, c'est ce qui crée des dettes et des bulles spéculatives.

En 2008, selon un rapport de l'ONU cité par The Observer, le système bancaire américain s'en est sorti grâce à l'argent de la drogue. Quant aux pays plus épargnés comme la France, c'est l'aide des états qui a permis d'éviter le pire. Mais la prochaine fois qu'une telle crise systémique éclatera, il n'y aura plus d'argent des états puisqu'ils sont exsangues. Cela veut donc dire que, du jour au lendemain, il n'y aura plus d'argent, avec des comptes en banque à zéro et des centaines de millions de personnes ruinées car il ne faut pas se leurrer : on ne trouvera pas d'argent sur Mars !
Mais ce type de crise est peut-être souhaitable car cela permettra enfin de construire un monde nouveau. Nous nous trouvons donc dans une sorte de situation pré-insurectionnelle et on se dit que le système bancaire avance avec un total aveuglement qui provoquera sa chute nette au moindre choc.

R - Ta description explique-t-elle aussi l'inaction des gouvernements qui sont bien évidemment au fait des agissements des banques ? Cela pose aussi la question du rôle de la Banque centrale européenne (BCE) qui fait marcher la planche à billets...

DR - Rappelons que le gouverneur de la BCE Mario Draghi fut jadis vice-président Europe de Goldman Sachs… La BCE est en quelque sorte une banque privée agissant en dehors de tout contrôle politique et démocratique. Elle s'avère complètement larguée en ce moment et agit à contre-temps. 
Ce qui est sûr, c'est que rien ne se fera sans l'Europe. Mais c'est le même constat : c'est Jean-Claude "le blanchisseur" Juncker, ancien Premier ministre luxambourgeois, qui est actuellement à la tête de la Commission européenne. Le lobby bancaire est très puissant en Europe et on peut dire que c'est lui qui a réellement le pouvoir : l'enquête promise sur Luxleaks a par exemple été arrêtée. Cela ne laisse que peu d'espoir et on a l'impression que partout nous sommes encerclés de bâtons de dynamite prêts à péter ! Cela fait penser à cette citation d'Henry Ford : « il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin » !

Propos recueillis par Igmack et AG

Un entretien à écouter : 

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