9 déc. 2016

Frotteurs, harceleurs : hors de ma vue, hors de ma rue !

Depuis de trop nombreuses années, le virus du HDR* se propage insidieusement dans nos contrées. Celui-ci provoque chez les hommes des comportements étranges vis à vis des femmes dans l’espace public, certains étant même contaminés sans le savoir. Et si on coupait le mâle à la racine ?

« SALE PUTE »

Caen, un vendredi soir. Je reviens seule d'un concert où j'ai passé une très bonne soirée avec une copine. L’ayant raccompagnée jusqu'à sa voiture, je repars vers chez moi. Soudain, une voiture ralentit et s'arrête à ma hauteur. A l'intérieur, quatre mecs, une vingtaine d'années environ. Le passager avant baisse alors sa vitre et là, l'insulte, hurlée, crachée : « SALE PUTE !!! ».
La voiture redémarre en trombe, j'entends les rires, juste le temps pour le passager de remonter sa vitre. Moi je reste là, bloquée. Ça aura duré cinq secondes... juste cinq putains de secondes. Quelques mètres à faire avant de retrouver mon appart'. Quelques mètres seulement pour atteindre cette foutue porte.


Une fois chez moi, je me suis effondrée. Parce que j'avais eu peur. Parce que j'étais en colère, contre eux et surtout contre moi. En colère parce que je n'avais rien répondu. En colère parce que la première réflexion que je me suis faite c’est que ma robe était peut-être trop courte. Une chape de culpabilité m'est tombée dessus.
Ce n'était pas la première fois que j'entendais des commentaires de mecs dans la rue, mais je n'y faisais pas - ou je ne voulais pas - y faire attention. Comme beaucoup de femmes, j'avais pris l'habitude de mettre mes écouteurs avec de la musique à fond, de marcher vite, d'éviter certaines rues, de baisser les yeux.

Un vendredi banal, mais une vraie prise de conscience

Après cet épisode, j’en ai parlé à mes ami-e-s. Et là, les réflexions qui m’ont le plus dérangée sont celles des femmes, qui m’expliquent qu’elles n’osent plus mettre de jupe quand elles sortent « Ça m'est arrivé aussi. C’est pour ça que j'hésite a mettre une jupe quand on sort en public... ». Les mecs, quant à eux, font de l’humour et tentent de dédramatiser : « Sinon, faut remettre dans son contexte l'approche du pré-pubère auteur de ce petit mot : il est 1h, sa méthode de drague classique a échoué, il ne veut pas dormir sur la béquille, c'est la période du brame, il a tenté un passage en force pour ne pas rentrer bredouille ;-) Sur un malentendu… :-D ».


Heureusement, certain-e-s trouvent les mots justes. « Je compatis. Ce n'est pas à ces hommes de nous dicter notre façon de nous habiller. A 13h ou à 1h du matin, une jupe ne fait pas d'une femme une pute. C'est à eux de changer leur comportement, pas à nous ! ». Ou encore : « Ne portant jamais de jupe, je n'ai pas eu le privilège de connaître ce genre de compliment gratifiant... Le goret en question n'est heureusement pas représentatif de la gente masculine, c'est juste un gros con sans cervelle, sans doute incapable de "pécho", donc qui se venge comme il peut : de façon débile. Oublie ce trou duc', et continue de porter des fringues qui te plaisent ».

J’effectue des recherches sur le net et ce que j'y découvre me fait froid dans le dos. Je ne suis pas la seule à avoir subi ce type d’agression, loin de là. Et c'est une bien maigre consolation.

Alors, reprenons depuis le début. Le harcèlement de rue, puisque c'est de ça dont il s'agit, qualifie « les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeller verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle » (selon le site stopharcelementderue.org).

Depuis une vingtaine d’années, plusieurs documentaires ont mis en lumière ce phénomène. Tout d’abord War Zone de Maggie Hadleigh-West, étudiante en cinéma qui s'est filmée en 1998 aux Etats Unis demandant à des hommes qui la sifflaient ou l'interpellaient dans la rue pourquoi ils le faisaient.
Puis un autre documentaire Femme de la rue, filmé en caméra cachée par Sofie Peeters, aussi étudiante en techniques audiovisuelles, et montrant une jeune femme qui se promène dans les rues de Bruxelles en 2012 et se fait aborder et insulter par les hommes qu'elle croise. Suite à ce documentaire, le gouvernement Belge a mis en place une amende de 250€ pour toute personne qui importunerait une femme dans la rue.

Et en France ?

En mars 2013, Virginie Vilar, journaliste pour le magazine de France 2 Envoyé Spécial, a filmé ses déplacements à différents moments de la journée dans les rues et les transports parisiens. Le reportage est édifiant (extrait ICI). 
Depuis, les langues se sont déliées, notamment grâce à la force des réseaux sociaux. où des femmes témoignent quotidiennement de ce qu’elles vivent dans les transport en commun et dans la rue. Leurs propos et témoignages sont relayés par exemple par la page Facebook Paye ta schnek, par Stop harcèlement de rue ou encore le Projet crocodiles de Thomas Mathieu. Celui-ci illustre en BD des témoignages de femmes ayant subi du harcèlement de rue et y représente les hommes sous forme de crocodiles.
Ça me rappelle l’histoire récente d’une copine de la rédac’, hyper  sensibilisée à toutes ces questions et pas du genre à fermer sa gueule, bien au contraire ! Et pourtant…

“18h15 - dans le métro pour rentrer chez moi. Mode sardines activé. Tout le monde est plus ou moins proche de son ou sa voisine et fait la gueule. Sauf que derrière moi, je trouve la personne très proche. Je jette un coup d’œil et je l'identifie comme un mec. Je me dégage un peu mais à chaque virage ou soubresaut du métro, il se retrouve collé à mon cul. Là, le dialogue intérieur commence : ben oui mais bon, y a du monde. Oui... mais il se recolle à chaque fois quand même. Peut-être qu'il est aussi gêné que toi ? Ouais mais bon, là, ce que je sens c'est bizarre quand même. Au bout de quelques longues minutes sans avoir osé intervenir, je me dégage et me colle à une paroi.
"Regarde droit devant. Regarde droit devant. Regarde droit devant… A un moment, je jette un œil vers lui. il me sourit. Et là, c'est le moment où tu réalises... Merde. J'ai rien imaginé du tout en fait. Merde merde MERDE ! J'le crois pas... Moi qui passe mon temps à envoyer chier les relous dans la rue, à aiguiser des punchlines avec les copines. Et là, j'ai rien dit. RIEN. Je suis restée là. Pétrifiée. Comme une teubée.
Mon arrêt arrive bientôt. Et il est toujours là, à me regarder en souriant. Tranquillement en plus. Avenant. Je dois réagir ? Trop tard pour gueuler ? Je vais passer pour une "hystérique", hein ?! Sauf que l'autre là, ben il continue de me regarder en souriant... Et merde ! C'est peut-être sa technique de drague de frotter sa bite en érection sur ton cul ?! Il continue de sourire. Il va peut-être me suivre ?! Faut que je fasse un truc avant mon arrêt ! Du coup, je choppe mon portable au moment ou le métro arrive en station et le prends en photo : "ça t’amuse de te frotter contre les femmes dans le métro ? Espèce de connard !". Évidemment, il s'est planqué, et je suis sortie en trombe du métro. Histoire d'exploser en sanglot sur le quai. Toute seule. Comme une idiote.
Toi et tous ceux de ta sale race de merde de relous, je vous DÉTESTE ! Va mourir !
Le pire, c’est qu'à cause de pauv’ tâches comme toi, c'est nous qui nous sentons sales, mal de ne pas avoir réagi assez tôt... Attends deux secondes de vivre dans ma dictature autogérée et tu vas prendre tellement cher !!! J'en ai marre de ce monde de merde où les pénis ambulants se croient tout permis !”

Différentes études ont été menées et les constats sont toujours les mêmes, toujours aussi alarmants. Selon l’Insee, 25% des femmes âgées de 18 à 29 ans ont peur dans la rue, 20% sont injuriées au moins une fois par an et 10% subissent des baisers ou des caresses qu’elles ne désirent pas. Ainsi, 62,5% des femmes insultées dans l’espace public par un inconnu ont fait l’objet d’une insulte sexiste. Selon Irene Zeilinger, sociologue et auteure de Non c'est non (premier manuel en français sur l'auto-défense féministe "à l'attention de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire"), « si on part de l'idée que ce ne sont pas toujours les mêmes quatre ou cinq relous, nous parlons là de 3,4 millions d'insulteurs, 1,4 millions de suiveurs, 750 000 exhibitionnistes, et 500 000 tripoteurs en France. C'est beaucoup. Et c'est trop ». Et au vu des multiples témoignages sur internet, on peut dire que toutes les classes sociales sont concernées.
Mêmes constats du côté du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes : 100% des femmes ont été harcelées au moins une fois dans les transports en commun et 76% ont été suivies au moins une fois dans la rue. Enfin une récente étude de la Fédération Nationale des Associations d’Usagers des Transports, à la question des éventuelles réactions des témoins, seuls 5% viennent en aide. Car il y a aussi ça, une sorte de double peine : subir une agression en tant que telle mais subir aussi l’absence de réaction de la part des gens autour... (voir par exemple ICI).
« Depuis quelques années, explique Irene Zeilinger, le grand public se rend compte d'un problème que le mouvement féministe épingle depuis plus de quarante ans : pour les femmes, l'espace public est un lieu d'intimidations, d'objectification sexuelle et d'agressions. (...) Le harcèlement de rue n'est ni une nouveauté, ni une facette inaliénable de la nature humaine. Pas plus qu'il ne se laisse réduire à une série d'incidents malheureux, mais isolés, commis par des hommes anormaux. Il fait partie d'un système qui traverse et organise notre société : la domination masculine ».

Entre frilosité, déni et inaction politique

Au niveau des politiques, c’est le gros bordel tant sur le harcèlement de rue que sur le harcèlement dans les transports ! Début 2016 par exemple, l’article 14 de la loi relative à la sécurité dans les transports, qui prévoyait différentes mesures pour lutter contre les comportements sexistes dans les transports, a été supprimé par le Sénat. Interpellé par la députée Marie Le Vern, qui s’est aperçue de cette suppression, le sénateur rapporteur de la loi François Bonhomme (LR) explique que le harcèlement sexuel étant un délit, il est déjà englobé sous la notion de prévention de la délinquance. Une mesure spécifique aurait donc été, selon lui, “redondante”. Manque de bol, vu les études, rapports et campagnes de pub du moment, ça faisait moyen ! Finalement, le passage de la loi en commission mixte paritaire a permis de réintroduire ce fameux article 14.

Depuis les autorités tentent de mener des campagnes de sensibilisation (comme la Ville de Paris), mais beaucoup restent souvent cantonnées à la seule question des transports (comme par exemple la RATP, et très récemment, chez nous, la Préfecture du Calvados qui a lancé une enquête sur son site internet).

Concernant le harcèlement de rue, ce qui se joue, c’est la difficulté de définir clairement le harcèlement sexiste et son inscription juridique. Le harcèlement tel que présent aujourd'hui dans la loi peut être qualifié de différentes façons :
  • les propos ou comportements à connotation sexuelle, de caractère dégradant ou humiliant, répétés ou non (traiter une femme de salope, se masturber devant elle…) relèvent du harcèlement sexuel, et sont donc punis de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende (article 222-33 du code pénal) ;
  • les attouchements ou caresses de nature sexuelle (même un « frottement » dans le métro à travers des vêtements) sont des agressions sexuelles, jugées en cour d’assises, qui peuvent être punies de cinq ans de prison et de 75 000 euros d’amende — et jusqu’à quinze ans de prison pour un viol ;
  • en revanche, il est moins évident de caractériser certains comportements dénoncés par de nombreuses femmes — notamment dans des témoignages sur Internet : compliments appuyés et répétés, regards insistants, sifflements, individus qui suivent des femmes…

Alors le combat va devoir continuer
Parce que se faire siffler dans la rue n’a rien de « plutôt sympa », contrairement à ce qu’a affirmé Sophie de Menthon en 2015 en pleine semaine de lutte contre le harcèlement de rue.
Parce que "t'es bonne" n'est pas un compliment.
Parce qu'il y en ras le bol de se faire insulter dans la rue.
Parce qu'on n'est pas de la "viande à viol",
Parce que j’en peux plus de devoir raser les murs et accélérer, comme si c’était moi qui devait avoir honte.
Parce que quand c’est non, c’est NON !!!


Depuis quelques mois, je réponds d’un ton ferme et en levant la tête. J’ai toujours peur, mais je ne le montre plus ! J’en parle et je fais circuler les infos auprès des femmes mais aussi des mecs. D’ailleurs allez-y messieurs, posez la question autour de vous, à vos sœurs, vos mères, vos copines, vos collègues, vos proches et ouvrez les yeux ! Ce n’est pas qu’un combat féministe mais un combat sociétal. Ce n’est pas l’affaire des femmes, mais l’affaire de toutes et tous.

Olouges de Gympe

*HDR = harcèlement de rue

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