13 déc. 2016

Sexisme et harcèlement en fac de Médecine : mon expérience à Caen

De l’image du grand médecin paternaliste accompagné de son infirmière subordonnée au regard adulateur, aux fresques des salles de garde des CHU et aux questionnaires d’examen à « l’humour » douteux, le sexisme en médecine est ancré dans les esprits dès les premiers pas des futurs praticien.ne.s. Récit d’aventure en terre carabine. 

Tout commence dans les cours de première année, année de concours où le but est d’être meilleur.e que la personne à côté de soi, et pendant laquelle les étudiant.e.s des années supérieures s’adressent à nous depuis l’estrade de l’amphi pour nous dire à quel point l’année d’après sera placée sous le signe de l’amusement, où l'on sera les meilleurs potes du monde ! Tout ça en amorçant déjà la hiérarchie qui sera prédominante dans la suite de nos études et dans notre future profession. Ils viennent nous vanter les qualités de dieux du sexe de nos camarades masculins, à coup de chansons paillardes où, bien sûr, les femmes sont réduites au rang d’objets sexuels inanimés ou d’accessoires à accumuler. Exemple, la chanson des carabins (étudiants en Médecine) : « Les carabins ça baise comme des dieux, ils ont tous des rubans rouges et bleus. Les filles de la fac ne font qu’un seul vœu, c’est celui de leur pomper le nœud ».
Fresque de la salle de garde de l'hôpital Antoine-Bédère - Clamart
Fresque de la salle de garde du CHU de Clermont-Ferrand

Du temps des commandements...

Quand on arrive en deuxième année tant attendue, les Licence 3ème année - surtout celles et ceux qui occupent des postes à la Corpo (donc un peu les mini-dirigeants d'après leur ego) - nous mettent en équipe avec d’autres camarades pour réaliser ce qu’on appelle les commandements, qui nous servent à accumuler des points et gagner un lot lors de la soirée du week-end d’intégration. Dans une liste de 50 commandements classés des plus soft aux plus trash, on retrouve des petites douceurs comme « donner une fessée à trois inconnues dans la rue en leur disant "t’aimes ça coquine" », « photocopier ses seins à la Corpo » ou le must « Faire un Jacquie et Michel » qui rapporte le plus de points. Et TOUT doit bien sûr être filmé, histoire de se payer une franche rigolade tous ensemble en regardant des camarades harceler des gens dans la rue.

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Partie intégrante de la « tradition carabine », toutes ces petites merveilles humiliantes et dégradantes que les étudiant.e.s sont amené.e.s à subir sont ce qui font qu’on est vraiment fier d’être en médecine et d’appartenir à ce cercle d’élite... (sic) Ce système de commandements est justifié par ceux qui le perpétuent comme un moyen de créer des liens et de rencontrer les autres gens de sa promo. Évidemment, quoi de mieux que d’apprendre à se connaître dans des situations humiliantes ?!
Je dis on nous force, mais non ! On nous répète bien au début de l’année : « si y a des trucs que vous avez pas envie de faire, ne le faites pas hein, aucun soucis ». C’est bien beau, mais on nous a prévenu dès la 1ère année : si on ne fait pas des trucs un peu osés, et qu’on ne montre pas qu’on en a, on sera catégorisé « étudiant.e fantôme ». Et dans un système où on nous incite à penser que le seul moyen d’exister est d’être intégré.e, beaucoup laissent de côté leur éthique et leur intégrité.

...au week-end d'intégration

Vient ensuite le week-end d’intégration, paroxysme de l’humiliation, où les deuxièmes années (les Bizuths) doivent réaliser des parcours dans les bois pendant que les étudiant.e.s des années supérieures leur lancent de la nourriture ou d’autres choses ragoutantes à base de différents fluides corporels, en criant « À mort bizuth ! » ou en les forçant à se mettre dans des situations dégradantes, souvent à genou, en train d’aboyer, en mangeant un Kub Or ou de la pâté pour chien.
Mais bon, ça se justifie... « Ouais mais vous en faites pas, nous aussi on a vécu ça l’année dernière, l’année prochaine ce sera votre tour ». Ah ! Super ! L’année prochaine je pourrai humilier des gens gratuitement et passer mes frustrations sur d’autres étudiant.e.s. Impatience, quand tu nous tiens !

Le week-end d’intégration est donc un bel exemple de mise en place du système hiérarchique basé sur l’humiliation et l’oppression qui régit les études de médecine et ensuite la profession. Système qui est souvent légitimé par son aspect traditionnel et par la longueur et la difficulté des études. En effet, vu qu’on va être longtemps ensemble et qu'il s'agit d'un milieu super fermé et élitiste, si on veut avoir des chances de progression, vaut mieux se faire bien voir et développer les bonnes relations avec les bonnes personnes. Et pour ça, il faut être in-té-gré.e. Et pour être intégré.e, il faut passer par la case humiliation, qu’on soit d’un côté ou de l’autre d’ailleurs, c’est-à-dire qu’il faut se faire humilier, puis humilier les autres en retour, en respectant toujours la hiérarchie.
Scène de bizutage en Médecine

L'élection de Miss Chaudasse en apothéose 

Pendant la soirée d’intégration - où les étudiant.e.s de deuxième et troisième année enfin réconcilié.e.s font la fête ensemble - parce que ce sont les meilleurs potes du monde et que tout est bien qui finit bien - on a le droit à l’élection de très bon goût de « Miss Chaudasse ». 
Miss Chaudasse obtient son titre grâce aux mecs de la Corpo qui la choisissent sur des critères plus sympas les uns que les autres. Par exemple, le nombre de personnes avec qui elle a couché dans la promo, les trucs les plus trash qu’elle a osé faire (comme montrer ses seins, ouuuh attention), le nombre de mec qu’elle a supposément embrassés dans la soirée, etc. En plus de voir son intimité révélée au plus grand nombre, elle subit donc aussi la culpabilisation et le jugement de sa sexualité par ses camarades.

Évidemment elle n’a pas d’homologue masculin et même si elle accueille en général le titre avec le sourire - un peu figé tout de même mais bon, pas trop le choix, on se marre, c’est une blague - elle traînera tout au long de l’année voire de ses études l’étiquette qu’on lui a collée ce jour-là et les remarques désobligeantes, ainsi que le harcèlement de certain.e.s de ses camarades. 
Mais attention, « elle l’a cherché quand même hein ! Bah ouais, à force de coucher à droite à gauche, de montrer ses seins à tout le monde fallait bien que ça lui tombe dessus… Mais bon regarde, elle a l’air bien contente quand même, elle sourit et tout ! J’vois pas où est le mal, on rigole ! ». Bah ouais franchement il est où le mal quand on lui fait comprendre, à elle comme à tant d’autres, que sa seule valeur lui vient de son corps et de ce qu’elle peut en faire pour satisfaire ses collègues masculins ? Il est où le mal quand on dit aux étudiantes que le seul moyen d’avancer et de se faire une place, c’est de se laisser traiter comme un bout de viande et d’accepter d’être constamment dénigrée ? Il est où le mal quand on leur refuse en permanence leur droit de contestation, leur droit d’expression, le respect de leur consentement ?

Consentement ?

C’est pas vraiment un concept qu’on nous apprend en cours. Ah mais si ! On nous apprend à respecter le consentement éclairé des patients - avec plus ou moins de succès - mais a priori ce n’est pas un truc applicable aux femmes du milieu médical, tradition carabine oblige. Parce que pendant ces soirées géniales où tout le monde s’éclate et se marre, des femmes se font harceler voire agresser sexuellement, et ce dans le plus grand secret. Enfin pas secret pour les autres étudiant.e.s qui parfois assistent à la scène sans broncher. Il règne dans ce milieu un tel déni de considération des femmes et un tel système de protection des personnalités « populaires » que c’est souvent la victime elle-même qui est blâmée. « Bah ouais mais attends, tu sais que quand il boit il est violent, t’avais qu’à pas l’aguicher comme ça » ou le fameux « nan mais c’est un mec super sympa, on le sait que quand il boit il est pas top des fois », « et puis c’est quand même le troisième mec de la soirée que t’embrassait »... Des phrases que j’ai réellement entendues.
Ne soyez pas violées / Ne violez pas
On inverse complètement les rôles victime-agresseur en rejetant la faute sur le comportement de la victime et en portant à nouveau un jugement sur ses actions, alors que le mec, coupable lui, se voit exempt de toute responsabilité parce que « quand même il est vachement sympa ». Mais on le sait bien le harcèlement sexuel et le viol c’est ÉVIDEMMENT de la faute des victimes qui l’ont bien cherché ! Et les agresseurs en général, eux, ne peuvent pas y faire grand-chose, pauvres biquets !

D'étudiants à praticiens

Pendant que toutes ces idées bien chouettes de domination et de misogynie se font une place bien tranquille dans les cerveaux des futurs professionnels, tous continuent leurs études pour devenir chirurgien, médecin ou parfois gynécologue. Et comme vous l’imaginez, ces comportements sexistes et humiliants ne disparaissent pas une fois le diplôme en poche. Il n’y a qu’à voir le nombre d’étudiantes victimes de harcèlement sexuel de la part de leurs supérieurs masculins. On trouve notamment des témoignages d’externes que des chefs de service aiment bien prendre sur leurs genoux ou sur les fesses desquelles ils apprécient donner une petite tape avant de rentrer dans le bloc.

Ce sexisme et ce paternalisme ambiants créent des professionnels qui ont appris à dénigrer les femmes, à ne pas les considérer comme des égales, qu’elles soient patientes ou collègues. Pour les patientes, c’est même le combo vu le déséquilibre important qui existe déjà dans la relation médecin-malade auquel s'ajoute la discrimination compte-tenu de leur genre. Cela se ressent à pas mal de niveaux. Des études montrent par exemple que les médecins ont tendance à sous-estimer la douleur des femmes et à dénigrer leurs plaintes, ce parce qu’ils ont intégré des stéréotypes de genre complètement infondés selon lesquels les femmes se plaignent plus souvent et ne méritent donc pas autant de considération que ces braves messieurs, forts et robustes ! Ce qui est non seulement complètement débile, mais en plus grave car donnant lieu à des retards de diagnostic et des mauvaises gestions de la douleur.

Ça se joue aussi chez les gynécos ou les médecins généralistes qui refusent de dispenser certaines contraceptions et portent des jugements sur la sexualité ou le désir (ou non-désir) d’enfant de leurs patientes. Il n’y a pas à chercher loin sur Internet pour trouver des centaines de témoignages de femmes à qui on a par exemple refusé de poser un stérilet, sous prétexte bidon que ça augmenterait les risques d’IST ou que ça mènerait à une stérilité ultérieure. Ce qui est complètement faux !
Non seulement on refuse aux femmes le pouvoir décisionnel concernant leur corps, mais en plus on les réduit toujours à leur rôle de mère, de reproductrice, en négligeant complètement leur droit propre. Et voir ça chez des médecins spécialisés dans la santé des femmes, ça pose problème car leur rôle est d’écouter leurs patientes, de les informer, de les accompagner, de se former du mieux possible pour réaliser tout ça. Mais ce n’est certainement pas de les juger ou de leur empêcher l’accès à tel ou tel type de contraception selon leurs croyances à eux, et ce n’est certainement pas d’exercer un contrôle sur leur corps en refusant de les considérer aptes à prendre les décisions les concernant.

Il existe des tas d’autres exemples du sexisme qui règne dans le milieu médical, il suffit pour en avoir un aperçu, de taper sur internet « Sexisme et Médecine » et de parcourir les innombrables témoignages de patientes ou d’étudiantes qui en sont victimes.
Heureusement, ce n’est pas le cas de tous les médecins et il existe d’excellent.e.s professionnel.le.s qui exercent leur métier avec passion, ayant à cœur la santé et le bien-être de leur patient.e.s. Certains sites tels que Gynandco répertorient d’ailleurs les soignant.e.s féministes.

2 commentaires:

  1. Une émission très intéressante, en particulier le passage de Mélanie concernant le sexisme dans le milieu médical. C’est tout de même aberrant le décalage entre ces professions éminemment respectées et l’humour beauf qui glisse vers le sexisme et l’humiliation qui jalonne leurs études (et la suite, si j’en crois les témoignages évoqués dans la chronique).
    J’aurais juste une remarque sur un (court) passage de l’émission : l’anecdote du supermarché et de l’homme qui demande à une femme où se trouve le sopalin. Cet homme qui arrive dans le rayon de produits ménagers avec un autre homme et une femme à qui s’adresser doit-il obligatoirement s’adresser à l’homme sous peine, dans le cas contraire, d’avoir un comportement sexiste ? Peut-on envisager que son choix s’est fait pour d’autres raisons que l’idée reçue « femme = ménage » ? Par exemple, elle était peut-être plus près de lui en entrant dans le rayon. Il manque peut-être quelques éléments pour contextualiser cette anecdote (vu que le chroniqueur qui l’a rapporté est allé jusqu’à discuter avec la personne concernée après, je suppose que c’est le cas).

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  2. Le mépris des femmes est ouvertement pratiqué par nombre de publications 'graveleuses' pour ne pas dire porno.
    Quand on voit la mairie de Caen subventionner http://www.libertebonhomme.fr/2016/12/13/caryl-ferey-et-bertrand-cantat-presentent-condor-ce-jeudi-pres-de-caen/
    un spectacle de B Cantat, grand défenseur de la cause des femmes, dans le silences assourdissant des assoc féministes, on se dit que le sexisme a de beaux jours devant lui...

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