28 févr. 2016

Le Stade Malherbe plébiscite la femme-objet

Article publié dans Racailles n°68

Afin de promouvoir le sport, la solidarité, la tolérance, le partage, l'amour du jeu, l'égalité femmes-hommes, le respect, et toutes ces valeurs qui caractérisent l'univers du football professionnel [sic], le Stade Malherbe de Caen (SMC) sort son atout ultime : un concours de Miss. A trop avoir fêté son centenaire en 2013, le club aurait-il oublié que les droits et l'image des femmes ont évolué depuis un siècle ?
« Oh putain, quelle bande de cons ». Voilà ce que furent mes premières paroles un matin de début février. Pourquoi tant de violence matinale primaire me direz-vous ? Certes, ma délicatesse langagière est régulièrement mise à mal par les infos (du matin comme du soir). Mais là je venais de tomber sur la Une de Ouest France titrant « Qui veut devenir Miss Stade Malherbe 2016-2017 ? ». En voilà une initiative progressiste et pertinente ! Trouver une ambassadrice de charme, une femme-objet, une tête de gondole, un produit phare, afin de… de... on ne sait pas trop quoi d'ailleurs. Le SMC souhaite-t-il échauder quelques-uns des supporters mâles, imaginant que leur testostérone serait aussi salement grasse et dégoulinante qu'un cornet de frites englouti avant le match ?!

21 févr. 2016

"C'est à Bernard Arnault que j'ai envie de mettre des baffes !" - Rencontre avec François Ruffin pour "Merci Patron !" [+AUDIO]

Article publié dans Racailles n°68

Merci Patron !, en voilà un film qui fout un sacré coup de boost grâce à un extraordinaire mélange de combativité, de solidarité et d'humour. Et c'est le journaliste François Ruffin qui nous l'offre. Nous l'avons reçu dans notre émission Racailles Radio enregistrée au Cinéma Lux (Caen) à l'occasion de l'avant-première du film le 11 février dernier. Rencontre à écouter et/ou à lire. 



Racailles (R) : Commençons simplement. Merci Patron !, c’est quoi ?
François Ruffin (FR), ironique : Il s'agit de réconcilier deux France : la France d'en haut celle de Bernard Arnault, l'homme le plus riche de France et patron du groupe de luxe LVMH, et la France d'en bas, celle des ouvriers qui ont été licenciés entre autres par ce patron. Je souhaite avoir une démarche d'ambassadeur du dialogue social, dialogue parfois compliqué !
D'ailleurs je souhaitais être payé par LVMH pour accomplir ma démarche. J'ai donc rencontré le Secrétaire Général afin que le groupe finance le film. Au début, comme on était tous bénévoles, je lui ai proposé un budget à 14,90€ griffonné sur un coin de table ! Mais comme il faut être sérieux et qu'on n'est sérieux avec ces gens-là qu'à partir d'un million d'euros, j'ai refait un budget sur un joli tableau Excel afin d'arriver à un million (incluant des sosies de Bernard Arnault, des centaines de figurants pour envahir ses assemblées générales des actionnaires, etc). Finalement cela n'a pas été accepté malgré un vrai travail de communication !!!

R : Cette obsession pour Bernard Arnault n'est-elle pas une sorte de syndrome de Stockholm ?!
FR : En fait, je suis pluri-obsessionnel, c'est à dire que j'arrive à développer un pluralisme dans mes obsessions ! Par exemple, cela fait 15 ans que je me bagarre pour la reconnaissance d'un accident du travail sur un chantier d'insertion à Amiens [à lire ICI]. Depuis 2005 je suis assez attaché à la figure de Bernard Arnault mais je fais plein de choses à côté de cet amour véritable et profond pour lui !

R : Ce ton sarcastique et acerbe fait la force de Merci Patron !. C'est rare dans les films engagés et militants traditionnels, parfois très compassionnels, parfois tristes et cantonnés face à des constats. Tu demandes par exemple à des victimes d'un plan de licenciement massif si elles sont bien en recherche d'emploi !
FR : Je souhaite convertir une colère en humour. Je suis animé par une grande colère face à ce qu'on a fait à ces gens, à ma région et face à cette violence qu'on fait subir aux classes populaires. Si cette colère s'exprime en faisant la liste de toutes les batailles perdues et en disant « constatez ces délocalisations et cette désindustrialisation », c'est assez exclusif. Les gens se sentiront plus rejetés au lieu d'avoir l'envie d'embrasser une cause. Il s'agit donc de trouver des modes de dialogue qui font qu'on a envie d'en être, de faire masse.
Dans la forme, le fait que j'incarne un personnage un peu similaire à Dominique Seux des Echos (donc salarié de Bernard Arnault) - en en faisant un Dominique Seux un peu candide qui ne resterait pas dans son petit studio de France Inter mais qui irait vérifier chez les gens s'ils sont bien en recherche d'emploi - montre immédiatement l'absurdité des chroniques de Dominique Seux. Ce procédé est aussi une manière de remettre les gens en vie et en action en les brusquant par d'autres procédés que la seule compassion et l’empathie.

R : Mais ne penses-tu pas aller parfois trop loin en usant de ce procédé, au début du film par exemple avec une syndicaliste que tu pousses à bout en lui demandant si elle ne trouve pas que Bernard Arnault est un grand homme ?
FR : J'aime bien aller jusqu'à la limite, même physique. Il m'est par exemple arrivé d'aller tracter le programme de Sarkozy déguisé en Jeune Pop' en 2010 durant les grèves contre la réforme des retraites en disant aux gens « voyez ce tas de parasites qui défile derrière nous... » [à voir dans la vidéo ci-dessous - NDLR]. Cela permet de faire sortir chez l'autre une argumentation beaucoup plus vive que si on dit simplement « vous avez raison... ». Dans le film, j'opère de la même manière avec sœur Catherine Thierry, ancienne déléguée CFDT chez Boussac-Saint-Frères (LVMH). Cela permet à ce qu'elle ne dise pas juste « oui oui, tu as raison, il nous a vraiment fait du mal » et à sa colère de s'exprimer de nouveau, comme si cela s'était passé hier.