24 août 2017

APB, tirage au sort, baisses budgétaires… La grande casse des facs

A chaque été sa polémique. Cette année, c’est l’Éducation qui s’en est pris plein la gueule. Entre coupes budgétaires, déboires de la plate-forme Admission Post Bac (APB), tirage au sort, méritocratie… L’idéal d’un enseignement libre, accessible et universel s’éloigne encore un peu plus, défiguré par une idéologie libérale qui n’accepte pas qu’un marché lui échappe.  


Provoquer les dysfonctionnements

La source de la détérioration des services publics est toujours la même : ils sont sous-dotés depuis des années. On parle ici de l’enseignement supérieur, mais on pourrait vous faire la même avec l’hosto, la Sécu, les transports, les collectivités... Moins de personnels, moins de financements, moins de coordination. Un véritable acharnement. Car si le Supérieur c'est 331 millions d'euros de budget en moins cette année, combien de milliards ont déjà sauté depuis quinze ans ? Quinze ans de « réformes ». Quinze ans de transformation des filières et des cursus. Quinze ans d’autonomisation des facs. Quinze ans d’augmentation des inégalités, de la précarité des étudiants, des frais d’inscription, etc. Quinze ans de favoritisme pour les parcours d’excellence, ceux qui forment les petits (et grands) soldats de l’industrie, bien plus utiles que des sociologues, des historiens, des philosophes. Nan mais des philosophes ?! En 2017 ? Platon est mort en 348/347 avant J-C, passez plutôt au nucléaire, à l’impression 3D, aux nanotubes de carbone !

Pour gérer la pénurie de places en fac, un algorithme a été créé : voici l’APB ! Un truc que personne ne maîtrise, ni les facs, ni l’Éducation Nationale, ni les élèves qui postulent. Depuis un arrêté ministériel de 2011, tout candidat à une formation universitaire doit s’inscrire sur la plateforme APB, formuler des vœux de pré-inscription par ordre de préférence et attendre les résultats délivrés par la machine. Sauf qu’au gré des années, le nombre de candidatures excède les capacités d’accueil de certaines filières. Jusqu’ici, une « sélection » était alors envisageable, en fonction du domicile et de la situation familiale du candidat. Conscients du bordel, les ministres font mine d’être indignés, rappelant certes leur « attachement » au service public, mais surtout leur devoir de gérer une « fuite en avant », un « insoutenable déficit », un « coût » insupportable pour les finances publiques. Résultat : aucuns moyens supplémentaires. Face au manque persistant de places, le gouvernement Cazeneuve a pondu en avril dernier une circulaire pour mettre en place un tirage au sort.

L'effet fut immédiat. Cette année, 87 000 bacheliers étaient sans place en fac mi-juillet (65 000 le 22 juillet). Cette forte demande est notamment due à l’évolution naturelle de la population, c'est à dire un petit baby boom il y a une vingtaine d’années. Autant dire, comme Valérie Pécresse (Les Républicains), que les autorités n’ont rien fait pour anticiper cela… (Valérie Pécresse, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche 2007-2011).
Au niveau national, on compte 40 000 étudiants de plus pour la rentrée 2017. Et cela ne devrait pas s’arrêter : de 2,6 millions cette année, les projections prévoient 3 millions d'étudiants en 2025. Une évolution qui n’est pourtant pas une découverte pour les facs, comme celle de Caen qui constate une augmentation constante depuis plusieurs années (4 833 néo-bacheliers en 2014-2015, 5 250 deux ans plus tard). 40 000 étudiants, ça paraît beaucoup alors que c'est assez simple : cela correspond à une ou deux universités manquantes. Et vu le nombre de sur-diplômés, doctorisés++ et autres bac+15 qui pointent au chômdu, pas dur de les remplir de profs et de chercheurs ces facs !

Cet été, alors qu’APB plantait à tous les étages, la manette médias fut enclenchée. Journaux locaux et JT firent leurs gros titres des témoignages de ces très bons élèves n’ayant obtenu de place dans une des filières de leur choix, voire aucune place du tout, victimes du tirage au sort. Vous en avez forcément entendu parler de ces bacheliers brillants, mention Très Bien, restés sur le carreau, comme par exemple Titouan ou Apolline en Normandie, mentionnés dans tous les médias (Normandie Actu ICI et , La Manche Libre, France 3, et même Le Point, VSD, Closer...). Reconnaissons-le : cette situation est fortement injuste. Mais le truc c’est qu’elle est tout aussi injuste pour celles et ceux qui ont eu leur bac de justesse. C’est injuste pour une simple et bonne raison : l'accès à l'université est, en France, un droit.

Capture d'écran - admission-postbac.fr
Le « plantage » d’APB reste en travers de la gorge de nombreux bacheliers, de leurs familles et des profs. Faut-il accepter d’être le pantin d’une formule mathématique quand il s’agit de son avenir ? Il s’agit aussi de s’interroger sur la dimension du plantage et ses conséquences. Car durant l’été, la machine à caser les étudiants semble avoir tourné à plein régime. Mi-août, il ne restait que « 3 000 à 5 000 bacheliers sans affectation » selon la Ministre de l’Enseignement supérieur, Dominique Vidal. Beaucoup ont été affectés dans des filières ou des zones géographiques éloignées de leurs souhaits, par un système réduit à un nombre de places à remplir. La Ministre souligne d’ailleurs qu’au même moment, « il y a encore un peu plus de 150 000 places disponibles dans les établissements d’enseignement supérieur ».
Certes. Mais dans quels cursus et quelles filières ?! Environ 11 000 recalés ont disparu des radars. Cela signifie soit qu’ils ont renoncé à leurs études, soit qu’ils se sont tournés vers des formations privées. Et parmi les 5 000 restants, les trois quarts ont un bac professionnel ou technologique. Ils ne trouvent plus de place dans les BTS ou les IUT qui leur étaient originellement destinés et qui sont pris d'assaut par des lycéens issus du bac général.

Instauré soit-disant pour faciliter les pré-inscriptions, l’Admission Post Bac est bien devenue un outil de sélection sans critère où tout le monde est perdant. « Un énorme gâchis », une « situation injuste » et sans « aucun sens » selon la Ministre qui n’a plus qu’à cueillir le fruit de cet échec prémédité. Toujours la même histoire : on détruit un service public, puis on constate qu'il ne marche plus (surprise !), donc on le tue définitivement.

Transformer en profondeur, détruire dans la durée

On le disait : la fac, en tant que service public d’enseignement supérieur, est un droit. Selon l’article L. 612-3 du code de l’éducation, « tout candidat est libre de s’inscrire dans l’établissement de son choix ». Jusqu’alors, la sélection se faisait de façon détournée par la reproduction des inégalités sociales, ce qui était déjà scandaleux ! Par exemple, alors qu’ils représentent 29 % des 18-23 ans, les gosses d’ouvriers ne sont que 10,7 % des étudiants. A l’inverse, les gamins de cadres et professions supérieures représentent 30,3 % des étudiants alors qu’ils ne constituent que 17,5 % des 18-23 ans. Et ces écarts augmentent d’autant plus avec les années d’études (selon l’Observatoire des inégalités).



Toutes les conditions sont en place pour accélérer la cadence. Pour se débarrasser à terme des élèves qui ont eu leur bac de justesse, la carte maîtresse peut être abattue : la sélection à l'entrée de l'université. Parce que ouais, quitte à payer un système, autant qu’il profite à ceux qui le MÉRITENT. Alors vive la sélection, celle qui va rétablir la justice pour les « bons » élèves, satisfaire leurs parents, leurs enseignants, tout le monde. C’est la victoire de la méritocratie. Car face à l’injustice d’un système sans critère, l’injustice d’une sélection par des tests ou sur dossier paraît tout de suite moins insupportable. Et puis en première année, tout le monde le sait, ils ne vont jamais en cours, les jeunes. Et ils picolent tous les soirs, les jeunes. In-te-nables qu’on vous dit, ces jeunes !

Sauf que la sélection à l'entrée des universités, ça ne sera même pas la « méritocratie » (avec toutes les limites qu’elle implique déjà). Une formation très demandée - comme STAPS, Psycho, Médecine ou Sciences de l’éducation - reçoit des milliers de candidatures. Impossible de faire une sélection « juste ». Entrer à l'université sera toujours la loterie, mais sans les pauvres, les rétifs, les qui-ne-rentrent-pas-dans-les-clous ou qui-ne-peuvent-pas-payer.

Qu’à cela ne tienne, il faut pousser les gens à la résignation en ne mettant aucun moyen supplémentaire sur la table. La rigueur reste le maître-mot. En témoigne une autre annonce choc de l’été : ces fameux 331 millions d’euros en moins dans le budget de l’enseignement supérieur (sur un budget de 27 milliards) ! C’est tout à fait normal (sic). Alors que les étudiants vivent et étudient dans des conditions toujours plus mauvaises, que les personnels précarisés dénoncent des conditions de travail calamiteuses, que les chercheurs subissent l’impossibilité de mener leurs travaux sereinement et qu’en plus le nombre d’étudiants augmente, on fait... fondre les budgets ! Logique [libérale] implacable. Dans le détail, il s’agit d’annulations de crédits destinés à la Mission interministérielle recherche et enseignement supérieur : 81,6 millions pour l’enseignement scolaire, 95 millions pour les universités, 46 millions pour la vie étudiante, et le reste de l’effort pour les différents domaines de la recherche.
Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté made in Macron puisque l’année précédente, ce sont 256 millions d’euros qui avaient été sucrés des crédits prévus… A l’époque, certains chercheurs - dont Cédric Villani - criaient au « suicide scientifique et industriel » dans une tribune publiée par Le Monde. Mais depuis que ce dernier a été élu député En Marche, son silence est assourdissant.

L’éducation : un marché juteux

A qui profite le crime ? Vous vous en doutiez : aux écoles privées, aux marchés financiers, aux fonds de pension, aux industriels... Rien à foutre de la connaissance, de l’émancipation humaine, de la formation intellectuelle, ni même de la recherche fondamentale ! Que vous le vouliez ou non, la sélection est, pour eux, une condition sine qua non pour mettre le paquet sur une petite partie des filières : celles de la recherche appliquée, de la formation d’une main d’œuvre hautement qualifiée, de l’excellence et du prestige (comme les écoles de commerce ou d’ingénieurs) afin d’attirer des investisseurs. Les plus rentables sont désormais entre les mains du privé et le reste est laissé – pour l’instant – au public. Un constat partagé par l'Inspection générale de l'administration de l'Éducation nationale et de la Recherche qui note dans un rapport de 2015 que « la place de l'enseignement supérieur privé, longtemps marginale et concentrée sur certains secteurs, ne cesse d'augmenter et de se diversifier ; cette croissance est particulièrement marquée depuis une dizaine d'années, le poids du privé atteignant près de 19 % des effectifs inscrits dans l'enseignement supérieur ; cette évolution est comparable à ce que l'on observe partout dans le monde ».

Il s’agit à terme d’envisager une convergence entre l’État et ces grandes écoles afin d’imposer un système concurrentiel purement élitiste : celui du classement de Shanghai. Ce classement mondial classe les établissement (facs et écoles) en privilégiant leur taille, le nombre de publications scientifiques (plutôt que la qualité), et condamne tout système universitaire où l’excellence se déploie en réseau plutôt que de se concentrer sur un nombre limité de pôles. L’impact se fait ressentir sur toutes les facs, même jusqu’aux petites comme celles de Normandie (Caen, Rouen, Le Havre) qui profitent des lois sur l’autonomie des universités (dont la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités – LRU – de 2007) pour restructurer les filières, les regrouper en pôles, en supprimer certaines, réduire le nombre de places, et se jeter à corps perdu dans une dramatique logique concurrentielle. Le complément à la sélection risque donc d’être encore longtemps la poursuite de deux idées fixes : le développement du privé et l'augmentation des frais d'inscription… Dans une entrevue parue dans La TribuneL’eldorado des nouveaux marchés de l’éducation »), Pascal Brouaye, président du Pôle Léonard-de-Vinci (campus privé à La Défense) exprime noir sur blanc l’objectif à terme : « au plan budgétaire, l'enseignement supérieur privé représente une économie importante pour l'État. Avec plus de 450 000 étudiants environ inscrits dans le privé et un coût annuel moyen par étudiant de 10 000 euros, on peut estimer l'économie de l'État à 4,5 milliards d'euros annuellement ». Alleluia ! Soit tu raques, soit tu renonces. Et il ajoute : « Les fonds d'investissement privés qui misent sur l'éducation n'ont pas intérêt à presser le citron à court terme. Ils ne réclament pas de dividendes, ils sont plus intéressés par les plus-values ». Être patient. Installer ses pions. Échec et mat. Par ici la monnaie. Ils presseront donc le citron à long terme...

Classement de Shanghai des universités et écoles françaises

Ce mécanisme n’a rien d’anecdotique ou de singulier. C’est une stratégie volontaire de la part des libéraux qui consiste, pour l’éducation comme pour le reste, à fabriquer intentionnellement le dysfonctionnement de ce qui marche bien mais qu’eux ne contrôlent pas (les services publics) pour le remplacer par ce qu’ils contrôlent (des services privatisés et sur fonds spéculatifs). En 2004, lors d’un débat de la Fondation Concorde sur le thème « Comment insuffler le changement ? », le Ministre Renaud Dutreil (en charge de la Fonction publique et de la Réforme de l’État) avait ces mots révélateurs : « Le problème en France, c’est que les gens sont contents des services publics. L’hôpital fonctionne bien. L’école fonctionne bien. La police fonctionne bien. Alors, il faut tenir un discours, expliquer que nous sommes à deux doigts d’une crises majeure, mais sans paniquer les gens. A ce moment-là, ils se recroquevillent comme des tortues » (propos rapportés par Charlie Hebdo n° 645).

Alors que l’action publique se délite, la responsabilité du système éducatif repose de plus en plus sur les individus, sur ses consommateurs-tortues, au lieu d’être prise en charge collectivement en tant que bien et intérêt communs. Et la facture risque d’être plus que salée ! Ainsi, le salariat concerne près de 50 % des étudiants, forcés d’occuper un emploi pendant l’année scolaire, dont 30 % à temps plein. Des jobs qui n’ont souvent aucun rapport avec les études et qui mettent en concurrence le temps passé à travailler et celui à étudier. Un chiffre à mettre en miroir avec un autre : un étudiant sur deux échoue en licence, avec comme première cause l’impact de ce salariat sur le suivi des études. A cela s’ajoute, comme aux États-Unis, un recours de plus en plus important à l’endettement des jeunes pour financer leur formation. Selon plusieurs syndicats étudiants, environ 12 % des étudiants actuels ont contracté un emprunt (pour un montant moyen de 10 000 euros). Et ils seraient toujours plus nombreux à envisager à l’avenir ce mode de financement.
Au final, la précarité est partout dans la vie étudiante. C'est ainsi qu'aujourd'hui, 23% des étudiants considèrent être en grande difficulté financière et 19,1% vivent en-dessous du seuil de pauvreté selon l'IGAS.

A quand la révolte ?!

Cela fait maintenant un certain nombre d’années qu’un mouvement social étudiant d’ampleur n’a pu voir le jour en France. Les stigmates du sarkozysme droit dans ses bottes face aux manifestations et blocages des mouvements contre la LRU (2007-2009) semblent avoir, jusqu’ici, empêché une nouvelle contestation de la lame de fond libérale que nous venons de décrire.

Les mobilisations des milieux militants, des syndicats étudiants, de certains personnels et de filières spécifiques sont pourtant régulièrement visibles. Ce fut par exemple le cas à l’Université de Caen dans plusieurs filières en 2016, notamment en STAPS ou en sociologie [NDLR : nous recevions les étudiants dans notre émission radio, à écouter ICI]. Nombre d'étudiants et d'organisations contribuent également à des luttes sociales inter-secteurs (contre la loi Travail en 2016).
Reste à espérer que le déclic vienne rapidement construire une nouvelle mobilisation collective car la pente s’intensifie vers une dégradation sociale généralisée. La casse de l'enseignement public, la loi travail XXL, la diminution des aides sociales, « l’ubérisation » de l’emploi et la financiarisation du moindre espace de nos vies répondent tous à la même logique : nous condamner à la précarité et à la survie, sacrifiés sur l’autel des profits !

Jean-Max Blankéké

1 commentaire:

  1. Article clair, complet et bien léché. GG Racailles.

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