29 oct. 2017

« Apprends à écrire ou ferme ta gueule » ou l’orthographe comme violence politique

Y a-t-il une différence entre dire à des ouvriers qu’ils devraient se payer un costard avant de vouloir être pris au sérieux, et discréditer un propos écrit sur le seul fait qu’il contient des fautes d’orthographe ? Derrière cette question, il s’agit de nous interroger sur nos passions conformistes, leurs origines et leurs buts. Et je parie qu’à la fin de cet article (sauf pour quelques profs grapho-rigides) vous lirez autrement !
 
 
Une joute se termine ce mardi soir. Écrite, sur Facebook. Alors que j’expliquais pourquoi laisser des gamins à la rue est, selon moi, forcément un scandale, on me répond que ce sont de jeunes Soudanais, qu’il faut d’abord s’occuper de « nos SDF » et qu’ils n’ont qu’à rester chez eux. Le tout écrit avec une quantité phénoménale de fautes pour seulement quelques lignes. Propos presque difficile à lire, m’obligeant, pour en comprendre le sens, à faire une gymnastique avec ces mots déformés, ces syllabes explosées, ces graphèmes improvisés.
Depuis que nous avons lancé la Brigade Réflexive d’Intervention, nous scrutons les réseaux sociaux, les pages Facebook et autres tweets de nos médias locaux. Et nous réagissons hyperactivement, pour ne pas laisser le champ libre aux réacs, fachos, et autres épandeurs d’idées reçues et de clichés. Mon duel du soir en fait partie ! Vous l’avez forcément vous même remarqué : certains messages et commentaires sont hourdés de fautes, de phrases incompréhensibles, de charabias phonétiques, de billevesées et naufrages syntaxiques. A croire que mal maîtriser le français est un apanage de ceux qui veulent la France aux Français ! Sauf que, derrière ce constat apparent, vous et moi reproduisons un formidable phénomène de ségrégation sociale et de conformisme au discours dominant. Car l’orthographe a une histoire et s’inscrit dans un champ très politique...
 

Imposer l’orthographe pour généraliser la ségrégation et imposer l’État

Ortho graphia, l’écriture droite. La droiture comme conformité, correcte et corrigée ! Historiquement, au cours du XVIIème siècle, l’orthographe française a été fixée pour exclure. Le Dictionnaire de l’Académie ne s’en cachait pas : il s’agissait de « distinguer l’honnête homme des ignorants et des simples femmes ». C’était un savoir de savants, la chasse gardée d’une élite férue d’étymologie et jalouse de son pouvoir. En outre, l’orthographe n’a pas toujours eu l’importance sociale qu’on lui connaît aujourd’hui. Il fut un temps où une grande tolérance était de mise, un temps où même de grands auteurs pouvaient écrire un même mot de différentes manières sans que personne ne s’en offusque.
Depuis l’obligation d'instruction, l’orthographe constitue un fait social de tout premier plan : c’est un vecteur de reconnaissance (ceux qui maîtrisent l’orthographe avec parfois une fierté arrogante) et de rejet (ceux qui ne savent lire et/ou écrire, en nourrissent un complexe d’infériorité et un repli sur soi). L’orthographe constitue ainsi - pour une partie de la population - un socle identitaire : je suis quelqu’un qui sait écrire, qui connaît la règle. Certes. Mais connaître une règle est une chose, l’appliquer voire partir en guerre pour elle en est une autre.
 
Dans ses cours au Collège de France, Pierre Bourdieu a développé sa réflexion sur l’État autour de cet exemple de l’orthographe (Sur l’État, Seuil, pp. 191-194). La structuration de l’orthographe a toujours été dictée par des commissions et des comités d’État, comme le Conseil supérieur français de la langue française et surtout l’Académie Française, qui reste de nos jours le Saint Siège de cette langue d’État ! Ce respect de l’orthographe n’est pas inné, principalement inculqué par l’institution scolaire qui l’érige en structure mentale inconsciente de notre existence. « C’est une des manières pour l’État de se faire que de faire l’orthographe normalisée, que de faire les poids et mesures normalisés, que de faire le droit normalisé » illustre Bourdieu. « Ce phénomène d’unification, de centralisation, de standardisation, d’homogénéisation (…) s’accompagne d’un processus qui se reproduit (…) si bien qu’une chose très arbitraire est oubliée en tant que telle ». Les dernières grandes « rectifications orthographiques » de 1990 en sont l’illustration : c’est encore aujourd’hui l’État qui dicte la façon dont nous pouvons écrire et autorise (ou non) les changements. Les débats actuels autour de l’écriture inclusive en sont une parfaite illustration : ils tentent de remettre en cause la façon dont les règles d’écriture dessinent le monde, un monde où le masculin l’emporte, un monde basé sur le conservatisme et le pouvoir accaparé. Et ce monde, l’Académie le protège. Défendre bec et ongles l’orthographe, comme si elle était une raison de vie ou de mort, revient donc à ne pas remettre en cause celui qui dicte la règle et impose certaines structures à la société : l’État. Mais, hormis s’il s’agit d’un acte volontaire et revendiqué, ceux qui font des fautes ne sont pas, pour la plupart, des anarchistes !
 

Un clair-obscur entre savants et ignorants

D’autre part, les erreurs d’orthographe stigmatisent. On a envie de renvoyer cette forme d’ignorance, ces FAUTES à ceux et celles qui les font. Mi jouissif, mi sadique. Ces erreurs donnent des informations sur celui ou celle qui écrit et permettent de faire une distinction (savoir écrire ou non, être distingué ou non). On ne voit plus qu’elles, ça pique les yeux ! Elles sont une formidable occasion de discréditer d’emblée une personne sans même s’attacher à sa pensée. Mais à quoi sert cette ségrégation, sinon à renforcer l’aigreur et la victimisation de la personne derrière son écran ? Pis, cela la complet dans la persuasion de sa vérité, celle du « vrai » peuple qui, même s’il n’écrit pas tout bien comme il faut, a d’autres convictions que ces bobos de lettrés islamo-universitairo-gauchistes. 
La lutte politique est ainsi travestie en lutte culturelle : ceux qui savent contre ceux qui croivent ! D’ailleurs, Bourdieu indiquait dans La Distinction (ed° de Minuit, p. 448) : « il serait facile d’énumérer les traits du style de vie des classes dominées qui enferment, à travers le sentiment de l’incompétence, de l’échec ou de l’indignité culturelle, une forme de reconnaissance des valeurs dominantes ». L’orthographe est ainsi un élément de la culture légitime, à savoir une culture dictée par les classes dominantes et reconnue comme normale voire idéale, face à d’autres jugées de sous-cultures.

Bien au-delà de quelques échanges sur les réseaux sociaux, la dysorthographie reste, pour beaucoup de gens, un facteur d’échec scolaire et d’exclusion sociale. Ce n’est pas un drame sur Facebook ou Twitter. C’en est un au quotidien à travers le calvaire les démarches administratives, les lettres de motivation ou le moindre message à communiquer. Cela dit quelque chose d’incachable sur les gens, qui ils sont, leur parcours, leur capital culturel. Cela les assigne artificiellement à une place sociale construite sur la norme du langage, porte d’entrée à l’inégalité sociale. C’est parfois, souvent, quelque chose de rédhibitoire, et ce même si l’on trouve cela injuste voire injustifié.
L’orthographe constitue donc un instrument ravageur anti-démocratique, car il tend à pousser celles et ceux qui ne le maîtriseraient pas - ou pas assez - à fermer leur gueule (de façon volontaire ou coercitive). Sa maîtrise serait un pré-requis à l’expression libre. On l’a constaté au sein même de la rédac' de Racailles : il arrive que certains d’entre nous redoutent et même renoncent face à l’écriture d’un article qui dévoilerait de fait les tares de leur plume.
 

Vers quelques formes d’inclusion ?

L’orthographe exerce une violence (sociale) symbolique énorme. Il est grand temps de réviser son rôle et de réfléchir à une forme inclusive bien plus vaste que la seule question masculin/féminin. Des modèles allant en ce sens existent déjà, comme par exemple l’"ortograf alternativ" du Groupe Défi Accessibilité, destinée à des enfants atteints de déficience intellectuelle. L’idée n’est pas de proposer une orthographe phonétique ou bêtifiante, mais de lui donner du sens, de la rendre sociale, d’en faire un outil égalitaire au service de tous et non une arme du pouvoir et d’exclusion. Ceux qui savent l’orthographe n’en seraient aucunement affectés, alors que davantage de personnes accéderaient au sens et tout humaniste devrait abonder dans cette direction.
 
Max Blascherelle

6 commentaires:

  1. Pis cela la "complait" (du verbe complaire)dans la persuasion de sa vérité. Sans jugement de ma part, juste par échange de savoir. Chacun a le droit à l'erreur! Exemple qui montre que la maîtrise de l'orthographe contribue à la compréhension d'un écrit et participe au sens de celui-ci. "Complet" et "complait" n'ont pas le même sens.

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  2. bonjour
    c'est encore plus grave : notre orthographe est une des plus difficiles (beaucoup de lettres muettes, des lettres qui font des sons différents en fonction de leur place). Donc l'apprendre nécessite du temps, temps que l'école, pour des raisons légitimes (nouveaux enseignements) ne lui accorde plus. Exiger de maîtriser l'orthographe est une injonction contradictoire
    le point de vue d'un historien de l'enseignement du français : http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/12/05/reformer-l-ortografe-pour-l-enseigner_1126561_3224.html#GuB8QVSkAWlLVpGU.99
    et d'un universitaire psychologue cognitiviste
    http://www.liberation.fr/france/2016/11/13/c-est-un-choix-de-societe-que-voulons-nous-faire-de-notre-orthographe_1528079

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  3. Mais parfois, l'orthographe désastreuse va de pair avec le manque d'ordre dans l'exposition des idées.
    Les gens devraient au moins savoir les mots élémentaires, prouvant qu'ils comprennent ce qu'ils écrivent. Ils est exaspérant de voir "mes" pour "mais", "et" pour "est", "est" pour "ai", "c'est" pour "ces", "était" pour "été", etc.

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  4. et complet pour complait !

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  5. C'est un très vieux débat. Au 19e siècle, des précurseurs avaient proposé des langues universelles comme l'esperanto, où je pense ne se posait pas de problème d'orthographe. Et surtout, un américain, Benjamin R. Tucker, avait préconisé l'usage de la sténographie. Celle-ci, en effet, ne retient que les sons. Evidemment, dans ce cas, "et", "ai" et "est" sont confondus, mais ils sont compris en fonction du sens de la phrase.

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