7 oct. 2017

Une douzaine de CP qui embête bien les autres… Est-ce que votre Blanquer est bonne ?

Dès la rentrée scolaire début septembre, l'application des nouvelles mesures gouvernementales concernant la réduction du nombre d'élèves de CP en REP+, associées à toujours plus de fermetures de classes et d'établissements ont poussé de nombreux enseignants et parents d'élèves - dans le Calvados comme partout en France - à se mobiliser. État des lieux des luttes et mobilisations...


Le CP à 12

La mesure phare sur l'école, qui ne pouvait qu'éblouir les électeurs au mois de mai dernier, a été mise en place. Il s'agit de l'abaissement du nombre d'élèves en CP à 12 dans les écoles du Réseau d'Éducation Prioritaire renforcé (dit REP+).

D'après Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'éducation nationale, « dans 85 % des classes, il y a effectivement 12 élèves. Dans les 15 % restants, il y a 2 maîtres ou maîtresses. […] Je me souviens, il y a 2 ou 3 mois, tout le monde me disait que c'était impossible. Maintenant c'est fait. […] Nous voyons déjà dans les pratiques de classe, un début de grande satisfaction par rapport à ce qui est fait » (à lire ICI). Les nouvelles réformes sont en place. Tout va très bien ! Circulez, y a rien à voir !

Pourtant, sur le terrain, de nombreuses écoles désapprouveraient ce constat.
Mais qui sont ces rabat-joies, ces troubles-fête qui refusent de reconnaître une réforme juste, positive, JUdicieuse, PIonnière, TERrible ? Sans doute des jaloux qui aimeraient aussi voir l'effectif du CP de leur école descendre à 12, comme dans les écoles REP+ cette année...
Pas du tout ! C'est même plutôt l'inverse puisque, par exemple, dans l'académie de Lyon, ce sont près de la moitié des écoles REP+ qui étaient en grève à la rentrée. De grosses mobilisations également dans le Var, la Seine-Saint-Denis et un peu partout en France. Un recensement partiel de ces luttes a été réalisé sur le blog 800 000 feignasses et une cartographie des mouvements de protestation a été réalisée pour la métropole et l'Outre-Mer.

Dans notre département du Calvados, les seules écoles REP+ sont situées dans le quartier de la Grâce de Dieu à Caen. A la rentrée, deux des écoles de la Grâce de Dieu et Reine Mathilde à la Guérinière ont accueilli les élèves sans faire cours : c'était l'opération « cartables posés ». « Mais de quoi vous plaignez-vous ? Vous avez des moyens et tout... » a déclaré l'Inspection de l'Éducation Nationale à l'un-e des enseignants de l'école.

La raison est simple : l'administration demande à avoir 12 élèves en CP sans ajouter de personnels supplémentaires. Ainsi, les effectifs avoisinent les 30 dans les autres classes. Alors que les recommandations ministérielles sont de 25 élèves maximum par classe dans les REP+.
Mais sans doute que les élèves vont tellement bien réussir leur CP que la suite de leur scolarité ne sera qu'une formalité ! Et puis, c'est bien connu qu'on apprend à lire seulement en CP ! Avant, on apprend à ne plus jouer avec son caca. Et à partir du CE1, on lit du Molière.
Les parents de la Grâce de Dieu ne s'y trompent pas : ils prennent le relais de la mobilisation enseignante en bloquant les écoles dès le lendemain de la rentrée.
Ces écoles sont réputées difficiles en raison de la condition sociale très précaire de certaines des familles qui les fréquentent. S'ajoutent à ce constat des élèves non francophones ; des arrivées en cours d'année ; certaines fermetures de classes.

Mais peu importe ! Pour l'administration, il faut à tout prix afficher la réussite de la mise en place de ce dispositif. Alors elle négocie des miettes sur la répartition des élèves dans les classes. Ainsi :
  • elle divise les différentes écoles en recevant les directeurs-trices de chaque école séparément dans les bureaux de l'inspection ;
  • elle ment lorsqu'elle prétend qu'une solution a été acceptée alors qu'elle a seulement été actée par les équipes ;
  • elle culpabilise les parents en les rendant responsables du retard accumulé par les élèves, du mouvement de blocage des parents qui fait prendre du retard aux élèves ;
  • et elle se pose en victime : l'IEN (Inspecteur-trice de l'Éducation Nationale) n'en dort plus la nuit.
« Faites fonctionner, c'est tout ce que je demande »
Après une semaine et demi de blocage de l'école Le Châtelier par les parents d'élèves, une miette a été jetée… La possibilité pour un des enseignants du dispositif Plus de Maîtres Que de Classes d'aller aider ponctuellement en maternelle au lieu de rester uniquement sur le CP.
Champagne !? Ou pas… Mais les parents comme les enseignants sont fatigués, usés par les pressions… Et la classe reprend.

Partout, le CP à 12 met en péril les organisations pédagogiques choisies par les enseignants pour faire face à la difficulté scolaire. On rend impossible la possibilité de choisir d'avoir des classes multi-âges pour que les grands assument des responsabilités envers les plus petits et les aident à grandir.
On met à mal des projets d'école qui ont pourtant fait leurs preuves comme le décrit cet article émouvant : CP à 12 à Lyon : C'est la fin ? Dans l'école des mini-livres.
Et tout cela, alors qu'aujourd'hui encore, aucune circulaire n'est parue. Les injonctions violentes et zélées des Inspecteurs n'ont donc aucun cadre légal pour les rendre obligatoires !
Pourquoi l'Éducation Nationale n'accepte-t-elle pas d'ajouter des enseignants dans ces écoles ?
C'est bien parce que Jupiter-Macron et son ministre satellite tenaient absolument à la mise en place dès cette année de cette promesse de campagne, bien que les budgets avaient déjà été fixés.
A budget constant, le casse-tête des administrations départementales étaient donc de déshabiller Pierre pour habiller Paul, et si Pierre râle un peu trop, on peut toujours déshabiller Jacques.

Claude Chotteau, chargé du 1er degré, et Mathias Bouvier, directeur académique
Alors chacun le fait à sa sauce… Dans les Bouches-du-Rhône, on met en poste les remplaçants. Chez les Marseillais, si l'enseignant de votre enfant se chope une grippe ou un congé parental, prévoyez l'école à la maison car il n'y a presque plus de réserve. En Guyane, ce sont les étudiants de Master 1 (au tout début de leur formation d'enseignant) à qui on demande de boucher les trous. Ne leur en voulez pas trop pour les fautes d'orthographe dans le cahier de liaison, ils ont un concours, les partiels et un mémoire à préparer après la classe. Et puis au fond de la forêt amazonienne, qui va s'en inquiéter ?
Pour les 15 % de classe en France qui n'ont pas de locaux ? On improvise avec des placards ou des paravents pour séparer, on utilise un tableau pour deux… Bref on devient encore plus flexible que mon tuyau de douche.

On pourrait se réjouir de voir le nombre d'élèves baisser. C'est une revendication portée par beaucoup. Toutefois, si on ne se concentre que sur le CP en aggravant les conditions d'apprentissage à tous les autres niveaux du primaire, c'est comme se soigner d'une rage de dent tout en chopant des hémorroïdes. Tu es soulagé sur le moment, pour en chier tout le reste du temps !
Alors bonne nouvelle : l'année prochaine, le dispositif sera étendu aux écoles de REP "simples" (et pas uniquement les REP+) pour le CP et le CE1. Ce qui demande des milliers de postes d'enseignants en plus à trouver.
Mais… il avait pas prévu de supprimer 120 000 fonctionnaires d'ici la fin de son mandat Macron ? Solution possible : réduire le nombre d'école du Réseau d'Éducation Prioritaire ? A suivre...

Même logique comptable pour les fermetures de classes. 

Lorsque le chiffre des effectifs moyens par classe est considéré trop bas par l’Éducation Nationale, la fermeture est automatique. Aucune importance n'est accordée aux particularités du contexte.
Car la grogne de ce début d'année ne concernait pas exclusivement la mise en place du CP à 12 en REP+. De nombreuses fermetures de classes et la suppression pendant l'été des contrats aidés dans les municipalités sont venues désorganiser la préparation d'au moins une quinzaine d'école du Calvados.
C'est ce qu'il s'est passé dans les écoles d'Hérouville Saint Clair. L'école Freinet savait qu'elle était menacée par une fermeture. La décision devait être prise à la rentrée en fonction du nombre d'élèves. Les enseignants, parents, élus étaient donc là le lundi 4 septembre pour appuyer le maintien de la classe.
Bonne nouvelle de cette journée, la classe est maintenue !

Mais pour faire cela, une enseignante de l'école Boisard voisine a été déplacée. Fermeture surprise dans cette école qui apprend ça le soir même et doit s'organiser à la va-vite. Idem pour l'enseignante déplacée qui a été mise en arrêt de travail.
Les collègues de Boisard sont furieux contre ceux de Freinet. Fort heureusement, après avoir discuté, les équipes et les parents tombent d'accord sur la responsabilité de l’Éducation Nationale dans cette affaire. Plutôt que de se taper dessus, les équipes et parents organisent un collectif pour protester ensemble contre ces changements de dernière minute. Les enseignants des écoles d'Hérouville se mettent en grève le jeudi 14 septembre et vont à la DSDEN (Direction des Services Départementaux de l'Éducation Nationale) avec les parents d'élèves en appelant les autres écoles amputées ou malmenées à se joindre à eux. Viendront des parents des écoles de la Grâce de Dieu. Mais aussi de l'école Reine Mathilde de la Guérinière, où une classe est fermée bien que l'établissement soit en REP ; bien qu'il y ait deux classes Unités Localisées pour l'Inclusion Scolaire (ULIS) dont les élèves en situation de handicap qui les composent ne sont pas comptés dans les effectifs, alors qu'ils viennent suivre ponctuellement les cours dans les autres classes ; bien que des logements HLM voisins soient pour l'instant vides mais pas pour longtemps, promettant de nouvelles inscriptions en cours d'année ; et que, comme le déclare une mère de famille, « dans notre quartier, il y a aussi beaucoup d'enfants qui arrivent sans parler français : pour les institutrices, c'est impossible de tout gérer ! ».

Étaient présents également des parents de Saint-Pierre-la-Vieille, où la 3ème classe est fermée, laissant les deux enseignantes restantes avec quatre niveaux différents dans chacune des classes. De plus, la directrice n'a quasiment plus aucun temps pour effectuer le travail administratif car du temps hebdomadaire n'est dégagé qu'à partir de 3 classes. Mais les supérieurs ont trouvé une solution : l'appui de services civiques, qui sont de plus en plus nombreux à travailler pour des tâches diverses dans l'Éducation Nationale (plus de 400 cette année dans le département afin d'éponger la suppression de très nombreux emplois aidés).
Enfin, des parents de Ver-sur-Mer sont venus protester. Ils ont occupé l'école pendant plus de deux semaines sans succès...
Comme dans les écoles de la Grâce de Dieu, la brutalité de l'administration à l'égard des enseignants de ces écoles n'a rien à envier au management observé dans le privé :
  • menaces de sanctions disciplinaires ou de changements de postes ;
  • pression infernale en ciblant les directeurs-trices par des coups de fil quotidiens ou des rendez-vous en tête à tête avec les supérieurs ; 
  • tentatives de cliver les enseignants en les montant les uns contre les autres avec des déclarations du type : « Prenez exemple sur eux ! Eux, ils vont de l'avant, ils s'adaptent ».
Avec des résultats visibles sur l'état psychique des équipes et parents : crises de larmes, prescription d'anxiolytiques, arrêts de travail… Je rappelle le maître-mot des derniers programmes de 2013 : la bienveillance.

Une stratégie qui vient de loin

Toute cette gestion calamiteuse ne vient pas de nulle part. La réduction des dépenses publiques est toujours au cœur des politiques néo-libérales.
Comment ne pas voir dans la dégradation des conditions de travail et d'apprentissage des élèves un écho avec cet extrait des cahiers de politique n°13 de l'OCDE* :
« Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l'on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. [...] Les familles réagiront violemment à un refus d'inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l'enseignement et l'école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l'établissement voisin, de telle sorte que l'on évite un mécontentement général de la population… » (p.30)
L'OCDE s'est défendue à plusieurs reprises concernant cet extrait en affirmant que :
« les idées exprimées et les arguments avancés dans cette publication sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’OCDE ou des gouvernements de ses pays membres ».

Alors, ce n'est pas nécessairement leurs idées, n'empêche qu'elles ne sont pas tombées dans l'oreille de sourds. Il suffit de lire quelques passages du dernier Manifeste pour l'éducation, l'enseignement supérieur et l'apprentissage du Médef pour comprendre que l'objectif est de transformer l'éducation en un marché où l'objectif unique est de former des masses de travailleurs précarisables. Car cette stratégie ressemble fort à celle appliquée à toute la fonction publique (territoriale, hospitalière et d'éducation) depuis 20 ans. C'est d'ailleurs exactement la même que nous vous exposions au sujet de l'enseignement supérieur dans notre article APB, tirage au sort, baisses budgétaires… La grande casse des facs.
C'est d'ailleurs pour ça que, dans l'ensemble des fonctions publiques (rejointes par de nombreux secteurs du privé), on appelle à la grève ce mardi 10 octobre.

C. G. Monique

* L'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) est un organisme international qui observe les échanges commerciaux entre pays depuis 1961.
Il est le principal rassembleur de statistiques sur les pays développés.
L'OCDE (souvent présentée comme un "club des pays riches") comprend actuellement 34 pays membres dont la FRANCE.
Elle a pour mission d'aider un gouvernement à améliorer le bien-être économique et social du pays, en publiant, sous forme de rapports, des recommandations sur la gouvernance.

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