12 nov. 2017

Accueils citoyens, squats, réseaux d’entraide : de nouvelles formes de solidarité

Face au désengagement des pouvoirs publics qui refusent de répondre à leurs obligations légales et morales d’accueil et d’hébergement des migrants (demandeurs d’asile, mineurs non-accompagnés, familles avec enfants, etc), l’action dite « citoyenne » prend de l’ampleur et réinvente des formes d’intervention directe. On le voit chez nous, dans le Calvados : squats, réseaux d’entraide et d’accueil, mobilisations spontanées… Faut-il y voir un vaste élan de résistance positive contre l’acharnement monomaniaque des gouvernements successifs ? Ou est-ce, à l’inverse, un basculement vers un militantisme humanitaire, actant comme état de fait la résignation de ne plus pouvoir s’opposer à un État bulldozer, au risque d’inciter les autorités à se défausser encore davantage de leurs obligations ? Nous sommes allés à la rencontre de ces nouveaux « délinquants solidaires ».
 
 

À « prenez-les chez vous », ils ont dit « OK »

« Prenez-les chez vous ». En voilà une phrase, un ordre, une injonction à agir si contradictoire.
« Prenez-les chez vous ». C’est la réponse automatique d’une pensée pré-mâchée, bricolée sur la négation de l’humanisme, voire de l’humanité. C’est l’expression compulsive de la haine généralisée, du rejet, de l’exclusion, du racisme, de la xénophobie, de la criminalisation de la pauvreté.
Ce « prenez-les chez vous », c’est LA phrase qu’on vous a assurément sorti au moins une fois pour empêcher tout débat sur les personnes vivant à la rue – principalement étrangères - et tordre le cou à des arguments construits et des faits implacables. C’est à le fois le gimmick de l’extrême droite, de l’ignorance et de l’indifférence. Comme l’affirmait Antonio Gramsci, « l’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents ». Ça tombe bien, nous aussi !
 
En juin dernier, on a reçu un courriel d’un nouveau collectif baptisé RASE, pour Réseau d'Accueil Solidaire des Exilé-e-s. L’ambition du RASE : « créer un réseau d'accueil autonome pour se regrouper entre personnes qui accueillent, désirent accueillir ou aider à le faire ». Ce réseau vise à « assurer continuité, accompagnement, médiation et cohérence entre hébergeurs-ses et hébergé-e-s ». Il faut dire que localement - mais cela semble partout pareil - la situation est catastrophique. L’absence de solution représente le quotidien des personnes étrangères, et avec elles des travailleurs sociaux, juristes, associatifs, militants politiques. Ils ont donc dû faire le choix de l’auto-organisation afin d’apporter des réponses aux situations de détresse et les gérer à la place des pouvoirs publics (État / Préfecture, Conseil Départemental, Mairies, etc).
 
En plus des réseaux classiques mobilisés sur le terrain, à savoir les militants aguerris d’associations, de syndicats et de partis de la gauche critique ou radicale, de plus en plus de gens souhaitent se mobiliser et se rendre disponibles afin de rompre avec des situations qui les révulsent et surtout avec l’indifférence qui les entoure. C’est le cas de Valérie. Avec trois de ses connaissances, elle a fondé le collectif Solidarité Réfugiés Caen. Pour Valérie, le déclic fut la photo du petit Aylan, enfant Syrien retrouvé mort noyé sur une plage de Méditerranée. « Cette photo où l’on voit cet enfant innocent a été pour moi émotionnellement radicale. Je me suis dit qu’on ne pouvait plus ne rien faire alors que cela se passe en bas de chez nous, sur nos plages, dans nos rues » explique Valérie. Les quatre amies se réunissent et décident de lancer un appel aux dons pour envoyer vêtements, nourriture et produits d’hygiène à Calais. Elles se mettent également en lien avec les différents squats caennais (à l’époque dans les quartiers Saint Ouen et Gérinière) et des associations comme Médecins du Monde. L’une des amies met à disposition son garage. Rapidement, les dons et récup’ diverses s’entassent. « On avait même des ustensiles de camping, des réchauds, des matelas, des dizaines de couvertures et duvets. On a pu faire une campagne d’hiver en petit complément des associations caritatives ». Elles s’appuient pour cela sur un groupe Facebook qui rassemble désormais plus de 600 membres.
 

« Chez Valérie c'est une auberge de la jeunesse exilée ! »

Par le biais de cette page, elles sont contactées par des jeunes scolarisés en internat mais laissés sans solutions d’hébergement durant les week-ends et les vacances. Des gamins de 15 ans obligés de dormir dans des gares ou hébergés parfois par le 115... « On a alors envisagé d’en accueillir chez nous. Au début, l’accueil citoyen ça fait super peur ! On se dit "dans quoi je m’embarque ? Comment ça va se passer ?". On a pu s’appuyer sur Médecins du Monde qui faisait état d’un nombre important de mineurs à la rue ». Valérie entre en contact avec l’un d’eux. Originaire du Congo RDC, D. est, à l’époque, en grande souffrance morale et envisage d’arrêter sa scolarité. Elle lui propose de l’accueillir le temps d’un week-end pour discuter de sa situation et des modalités d’une éventuelle cohabitation. Pas simple de se lancer dans un premier accueil, même si, pour Valérie, sa formation d’éducatrice favorise une telle prise en charge grâce à des repères éducatifs. « D’une part, en tant que mère célibataire, je souhaitais me mettre des gardes-fou, pour ma sécurité et celle de mon bébé, explique-t-elle. Et je voulais permettre la rencontre, que D. soit bien, qu’on puisse fixer différents objectifs pour son année scolaire et qu’il ne se sente en rien redevable de ma démarche. Car c’est totalement désintéressé ! ». Rapidement un lien s’est fait. Valérie suit la vie scolaire de D. « comme n’importe quelle famille le ferait pour son ado » et le lycée fait état d’une très bonne intégration et d’excellents résultats. Informée de la situation alarmante d’un élève Albanais du même bahut, Valérie et D. décident conjointement d’accueillir cet autre jeune. 
Dès lors, l’ensemble de la vie du foyer se transforme en profondeur. Elle optimise son F3 pour permettre au mieux la cohabitation, instaure des règles de vie commune, étudie les possibilités financières pour nourrir cette nouvelle famille sur ses seuls (très modestes) revenus, appelle aux dons, accompagne les démarches administratives, médicales, scolaires afin de ne pas laisser ces jeunes se perdre dans le labyrinthe des administrations et favoriser leur autonomie. Son logement, situé dans un immeuble collectif de Colombelles, est désormais optimisé : lit mezzanine, canapés lits, matelas d’appoints pour adultes et enfants, multiples étagères et casiers pour les produits d’hygiène, les fournitures scolaires, la bouffe, les fringues, les loisirs… Un appartement à mi-chemin entre une colo et un abris de survie, le côté chaleureux et familial en plus ! Les affaires des ados se mélangent aux jouets de jeune enfant. Et visiblement la cohabitation se passe très bien, tant avec Valérie qu’entre les jeunes eux-mêmes. « Quand les jeunes arrivent, ils sont souvent épuisés. Ils dorment énormément, ils regardent la télé, vont beaucoup sur internet et mangent comme des ogres ! Ils ont besoin de se poser, de rompre avec la dureté d’un inimaginable parcours ». Depuis d’autres jeunes sont passés par ce refuge impromptu, parfois quelques jours, parfois plus longtemps.
 
Ils sont ainsi plusieurs comme Valérie à accueillir en permanence des mineurs ou des jeunes majeurs qui n’ont aucune solution d’hébergement. « Il y a un vrai, un énorme problème d’accueil pour ces jeunes, explique une membre du RASE. Nombre d’entre eux sont arrivés mineurs sur le sol français, n’ont aucune reconnaissance de leur minorité par le Conseil Départemental. D’autres ne bénéficient pas de la prise en charge pourtant obligatoire du Département. Qu’ils aient 14, 17 ou 20 ans, il restent des jeunes fragiles et ce n’est pas parce qu’on est légalement majeur qu’on devient d’un coup autonome ! ». Rapidement, la pratique s’étend, preuve par l’exemple que la cohabitation est tout à fait possible et profitable à tous. « En voyant ma situation, ajoute Valérie, un couple d’amis a eu envie de faire pareil. Comme cinq de leurs six enfants ont quitté le bercail et pour compenser une sensation de vide chez eux, ils ont décidé eux-aussi d’accueillir. Ce n’est qu’une histoire de volonté, d’organisation et de craintes à dépasser ». Valérie inviterait presque chez elle les familles frileuses à venir voir à quel point « tout est normal » !
 
Voilà ce qu’est l’accueil citoyen : constituer un réseau autour de soi, favoriser l’entraide, tisser des liens. « L’idée n’est pas qu’ils restent ad vitam æternam, souligne Valérie, mais qu’ils puissent accéder à des situations pérennes favorisant leur intégration sociale et leur stabilisation administrative ».
 

Faire face politiquement dans l’urgence

L’enjeu est double pour les militants de ces réseaux d’accueil : assurer un toit au-dessus de la tête de ceux qui en sont dépourvus - en premier lieu pour les familles - et revendiquer une opposition franche aux politiques de rejet dont sont victimes les migrants, qu’ils soient demandeurs d’asile, réfugiés statutaires, en attente d’un titre de séjour ou même sans-papiers.
Pour le RASE, cet engagement est clairement revendiqué : « Nous défendons la liberté de circulation et d’installation des personnes, et proposons un accueil non-discriminant. Notre action se veut politique et a pour but de dénoncer les manquements de l’État ». Une position très proche de celle de l’Assemblée Générale de lutte contre toutes les expulsions. Ce collectif est né à l’occasion de la réquisition d’un lieu de vie au 202 rue de Bayeux au début de l’été 2013 (voir notre article ICI). Depuis, il aide sans relâche à l’ouverture de squats dans des immeubles vides de l’agglomération caennaise, assure un soutien matériel, alimentaire, financier, administratif, juridique et avant tout humain aux personnes qui y résident, et organise la résistance politique par le biais de manifestations et d’assemblées générales ouvertes à tous et toutes chaque vendredi soir. Face à une situation sanitaire et humanitaire catastrophique, ces militants sont mobilisés en permanence et parviennent à maintenir un soutien autonome et concerté à plus de 300 personnes aux profils très divers, de familles avec enfants à des hommes seuls. Situations administratives, origines, problématiques sont elles aussi variées et singulières.
 
L’« AG de lutte » anime et soutien plusieurs squats. Les militants ont développé une organisation et une expertise impressionnantes afin de rassembler des fonds, des denrées, des matériels et des vêtements. Et à chaque fois, les actions se font en concertation avec les habitants de ces différents lieux. L’un des enjeux fondamentaux du collectif est aussi là : faire de ces personnes migrantes les acteurs et actrices des luttes qui les concernent en premier lieu et construire des ponts avec les questions globales des politiques migratoires, de l’exclusion sociale, du mal-logement, du racisme, des ravages de la précarité, du capitalisme, de la mondialisation... L’AG s’est impliquée par exemple récemment contre les ordonnances de la loi Travail. L’art d’allier la théorie des revendication et les pratiques de terrain ! Ainsi, même face à l’urgence et à la gestion du quotidien, cette forme d’organisation prouve que le champ politique n’est absolument pas abandonné et qu’il est investi de façon large et cohérente. Aider revêt en lui-même un acte de résistance ! Ce qu’une des banderoles qui orne la façade d’un squat exprime parfaitement : « Ne laissons pas l’intolérable se produire en silence sous couvert de la légalité ».
 
Toutes les personnes que nous rencontrons sont animées par un même soucis. Celui de garder en tête que ce combat est celui de la légitimité des droits fondamentaux face à l’arbitraire de la légalité. Celui de l’affirmation de convictions profondes et d’un modèle de société radicalement différent de ce qu’imposent nos dirigeants. Et cette légitimité dépasse très largement des groupes critiqués parfois de « radicaux » ou « jusqu’au-boutistes ». Pour preuve, le Défenseur des droits Jacques Toubon (qui l’eut cru ?!) plaidait lui-même cet été dans une interview pour une politique d’accueil toute différente : « on a tout à fait la capacité, dans un pays comme la France, en nous appuyant sur les droits fondamentaux, [...] d'accueillir et de faire une vraie politique d'immigration ».
 

Des initiatives partout

Des idées qui sont loin d’être radicales et surtout pas isolées. Les élans de résistance et de solidarité sont visibles partout en France et en Europe. Le focus placé trop souvent sur l’extrême droite et les réactions de rejet épidermiques et irraisonnées ont tendance à les masquer. Énormément de citoyens, Français ou non, bénévoles ou salariés, sont engagés auprès des migrants dans des associations, collectifs citoyens, réseaux de voisins, formels ou informels, voire individuellement.
On en recense de nombreux localement (en plus de ceux déjà évoqués). Ce sont par exemple le Collectif d’Aide aux Migrants à Ouistreham (CAMO) ou le Collectif loupiacien de soutien aux migrant(e)s (Louvigny). C’est, à Caen, l'École Nomade, à laquelle nous consacrions récemment un article. Toujours à Caen, l’association Le Temps d’un Toit, dont l’objectif est d’héberger temporairement des migrants ne pouvant être logés par les structures existantes. C’est encore la création d’une Plateforme citoyenne pour l’accueil au XXIème siècle des populations migrantes, un lieu d’échange d’informations et d’interpellation des collectivités territoriales pour penser un habitat décent et pérenne pour les personnes en transit (et rompre ainsi avec le logement d’urgence n’apportant aucune situation à long terme). Et ce ne sont que quelques exemples !
 
Au niveau national, depuis fin 2016, Sursaut Citoyen a décidé de construire une cartographie interactive pour recenser les centaines d’initiatives qui ont émergé ces derniers mois de manière spontanée. Il revendique ainsi plus de mille initiatives dans toute la France, qu’il s’agisse d’accueil, d’hébergement, d’accompagnement juridique, d’activités socio-culturelles, d’insertion, de santé, d’alimentation, d’habillement, de domiciliation postale, interpellation politique, d’interprétariat ou encore de sauvetage. L’objectif d’une telle démarche, relayée sur les réseaux sociaux par le mot-dièse #LaPreuveParNous, est triple :
  • contribuer à l’orientation des personnes vers les structures et réseaux adaptés ;
  • mieux connecter les militants entre eux ;
  • et rendre visible cette solidarité en montrant qu’une autre France existe, accueillante et mobilisée aux côtés des migrants. 
Une de ces initiatives médiatisées fut la création de la plate-forme Réfugiés bienvenue visant à mettre en contact des demandeurs d’asile restés sans solution d’hébergement avec des personnes pouvant les accueillir chez eux.
Dans la même optique, In my backyard (dans mon jardin vient d’être lancé cet été afin de construire des « tiny house » dans les jardins de particuliers.
 
Après cet état des lieux, la question de l’action citoyenne en pansement de l’inaction publique ne reste pas totalement tranchée. N’arrangerait-elle pas les autorités qui peuvent ainsi continuer de ne pas remplir leur rôle, voyant que toutes ces personnes se mobilisent ?! Une chose est sûre, la répression ne faiblit pas.
 

La solidarité, ce délit

La question de la légalité est souvent mise en avant pour dénoncer et réprimer les actions solidaires. A cela, Valérie du collectif Solidarité Réfugiés Caen est cash : « je ne me pose même pas la question ! Je veux bien répondre de mes pratiques devant la Justice. Puisque la France a le devoir d’accueillir tous les mineurs, qu’ils viennent me chercher et m’accusent de les avoir protégés ! J’en répondrai avec conviction et acharnement ».
 
Agir ainsi auprès des migrants ne va pas de soi aux yeux de la loi. Et c’est bien ce qu’entend rappeler l’État. Voilà près de vingt-cinq ans que la solidarité envers les étrangers est durement réprimée : c’est le « délit de solidarité ». Cette appellation n’est pas un terme juridique mais une expression inventée en 1995 par le Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés (Gisti) qui publia un premier Manifeste des délinquants de la solidarité dans un contexte de multiplication des procès contre des Français ayant aidé des sans-papiers (un second manifeste fut publié en mai 2003). En 2003, une loi sur l'immigration admet qu’aucune poursuite ne peut être engagée « lorsque l'acte reproché était, face à un danger actuel ou imminent, nécessaire à la sauvegarde de la vie ou de l'intégrité physique de l'étranger ». Mais dans un contexte d’intensification des politiques migratoires répressives sous Sarkozy, les « citoyens solidaires » ont continué à être traînés devant les tribunaux. Par exemple, en seulement trois mois durant l’année 2009, une quinzaine de responsables d’Emmaüs ont été inquiétés par la police (comme par exemple à Marseille). Un nouvel élan de résistance se mit en place. Face à la politique du non-regretté Ministère de l’immigration et de l’identité nationale du trio Hortefeux/Besson/Guéant, des milliers de personnes se déclarèrent « délinquants solidaires » et appelèrent une nouvelle fois à une immunité réelle.
 
Mais aujourd’hui, s’attaquer ainsi aux citoyens et aux militants ne devrait-il pas être du passé ? Remontons en 2012 avec les belles promesses de François Hollande candidat : mettre fin au « délit de solidarité » et modifier rapidement la loi. Son Ministre de l’Intérieur (un certain Manuel V.) affirma d’ailleurs devant le Sénat le 25 juillet 2012 : « Notre loi ne saurait punir ceux qui, en toute bonne foi, veulent tendre une main secourable ». Sur le papier, ce fut le cas par la loi du 31 décembre 2012 « modifiant le délit d’aide au séjour irrégulier pour en exclure les actions humanitaires et désintéressées ». Cette loi élargissait le cercle des personnes protégées contre des poursuites pénales. Ne peut être poursuivie « toute personne physique ou morale, lorsque l'acte reproché n'a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d'hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l'étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l'intégrité physique de celui-ci ». Or, derrière ce bel emballage, les associations ont tout de suite perçu une mesure complexe et stricte.. Le GISTI note d’ailleurs que « au fil des lois, la liste des immunités a été allongée, sans empêcher pour autant des poursuites et des condamnations visant des militants associatifs, des proches ou des membres de famille ».
 
Alors comment comprendre un tel tour de passe-passe ? C’est simple : si le « délit de solidarité » a été supprimé, le délit d'aide à l'entrée et au séjour irrégulier est, lui, toujours d’actualité ! Ainsi, selon la loi, « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 € ». Et ça ne concerne pas que les membres de réseaux mafieux (les fameux « passeurs ») qui profitent de la misère et la détresse humaine. Ces derniers servent très souvent d’alibi au législateur à plus de répression, plus de fermeté, plus de fermeture des frontières : profitant de la lutte – nécessaire - contre ces négriers modernes, on multiplie les lois visant à condamner toute assistance à un étranger. Vous l’emmenez dans votre voiture sur quelques kilomètres ? Procès. Vous lui permettez de dormir au chaud une ou de nuit avec un bébé alors qu’il fait mois de 3°C dehors ? Procès. Vous leur filez directement un billet ou un peu de quoi se nourrir ? Vous êtes là-aussi un dangereux, un néfaste, un nuisible qu’il faut à tout prix empêcher d’agir, à coup de matraques, d’amandes et de tribunaux.
Ces dernières années, les cas n’ont cessé de se multiplier. On pourrait évoquer des centaines de cas, comme ceux de Claire, de Fernand, de Pierre-Alain et du désormais célèbre Cédric Herrou, devenu le nom et le visage de l’invraisemblable acharnement policier et judiciaire, interpellé à huit reprises (à ce jour) sur des motifs similaires voire sur des traquenards grossiers…
 
Cédric Herrou
 
Localement aussi plusieurs affaires ont été médiatisées. Citons-en deux. Celle de Léopold Jacquens tout d’abord, Havrais âgé de 73 ans, bénévole de la Croix-Rouge et membre de France Terre d’Asile. En 2012, il fut accusé d’avoir fourni à une Congolaise sans-papiers et malade de fausses attestations d’hébergement, afin de lui faciliter l’accès aux soins. Ce fut un acharnement pénal : condamnation à 500 € en 2013 ; déclaré irresponsable pénalement en appel en 2014 ; appel annulé en cassation en 2015 ; relaxé en second appel en 2016… Mais le procureur a annoncé cet été qu’il se pourvoit une nouvelle fois en cassation. Les soutiens de Léopold s’interrogent : « Pourquoi cet acharnement ? Pour faire un exemple, chercher à obtenir une condamnation financière d'un acte de solidarité ». Citons aussi cette autre affaire, touchant la communauté Emmaüs de Cherbourg. Sa responsable, Muriel Hamard, a reçu en juin dernier une convocation par la Police de l’Air et des Frontières (PAF) suite à l’interpellation de deux compagnons sans-papiers de l’association (l’accueil des compagnons se faisant de façon inconditionnelle comme le rappelle son site internet). Elle est alors soupçonnée d’aide au séjour irrégulier d’étrangers et emploi de ceux-ci sans titre de séjour, ni autorisation de travail. Face à l’ampleur de l’émoi et de la mobilisation, les poursuites ont finalement été abandonnées.
 
La lutte contre le délit de solidarité est donc plus que jamais d’actualité et le 12 janvier dernier, un nouvel appel des « délinquants solidaires » a été lancé à travers un manifeste soutenu par près de 300 associations. La question n’est absolument pas présente dans les discours de Macron, tant candidat que Président. Bien au contraire ! Les prises de position de son grabataire ministre de l’Intérieur Gérard Collomb ne laissent pas de doute : il appelle à ne rien changer pour… « ne pas créer d’appel d’air ». Ces propos rendent risible ceux tenus par son Macron de chef, appelant « à la plus grande humanité ».
 
Alors ne renonçons pas. Tendons la main. Garantissons les libertés fondamentales et les besoins primaires. Faisons en sorte que des gamins de 3 ou 8 ans ne dorment pas une nuit de plus à la rue. Permettons à ceux qui fuient des guerres, des persécutions, des drames de boire et manger à leur faim. Et prenons-les chez nous ! Car chez nous, c’est en France. Chez nous, la Nation s’est construite sur des valeurs d’accueil et de solidarité. Chez nous il y a des lois, des richesses et de la place. Chez nous, s’il y a bien un risque de grand remplacement, c’est le remplacement de notre humanité par une lame de fond rance et fascisante. Refusons l’hostilité, désamorçons le ressentiment, inversons l’antipathie et brisons les barbelés des frontières ! Ainsi, l’accueil chez soi, et les squats sont purement politiques, moyens d’action sur le moment. Il doivent s’intégrer à une lutte globale construite autant par les accueillants que les accueillis !

Luis Tréhame

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