9 nov. 2017

« Racailles, retour sur dix ans de journalisme militant à Caen » - article de L'Oiseau #25

Nous reproduisons ci-dessous l'article de Noé Roland sur... nous ! C'est paru dans le (déjà) regretté mag culturel caennais L'Oiseau #25 (oct-nov-déc 2017).



Il y a un peu plus de dix ans naissait Racailles, média indépendant caennais lancé par une poignée d'étudiants de l'Université de Caen Basse-Normandie. L'historien qui souhaiterait un jour écrire l'histoire des luttes sociales normandes au début du XXI° siècle devra nécessairement s'intéresser à ce trublion. En effet, si Racailles est surtout consulté par des militants aguerris et reste confidentiel en dehors des mouvements dits « alternatifs », il est aujourd'hui devenu un pilier de la contre-culture régionale. Pour son dernier vol, L'Oiseau a discuté avec certains de ses membres fondateurs pour vous dresser un bref historique de ce journal satirique et engagé dans toutes les luttes locales. 


Né dans un contexte politique bouillonnant, Racailles a vu le jour sur le strapontin d'un amphithéâtre : « à la base, il s’agissait de créer un petit journal militant qui rendrait compte des décisions de l’assemblée générale créée à l’occasion du mouvement étudiant contre la loi Liberté et Responsabilité des Universités (LRU) en 2007, loi mettant alors en place l’autonomie progressive des universités » raconte Alex, l'un des membres fondateurs du média. Bien vite cependant, les jeunes pousses se lassent de n'être qu'un porte-voix à l'audience limitée et au ton trop sérieux : ils décident de prendre le contre-pied total en mettant sur pied un vrai journal de lutte s'ouvrant à des thèmes sociaux, environnementaux et culturels dépassant les bornes du campus, avec une parole libre et indépendante.
Racailles n°0 - 12/11/2007
L'objectif est alors de rompre avec la presse locale professionnelle, dépendante des annonceurs et des édiles locaux, partiale, souvent libérale et conservatrice. Par ailleurs, le média se construit comme un relais des divers mouvements sociaux locaux, avec une bonne dose d'irrévérence. Max, « racaillou » de la première heure, confesse que les influences de la rédaction vont alors de Hara Kiri à Alternative Libertaire, en passant par Le Monde Diplomatique : « je dirais qu'on était un mélange entre le potache bête et méchant – surfant sur la force d’une liberté d’expression totale – et une intellectualisation de la question sociale ». Modeste, Alex ajoute : « Bien sûr tout ça est un peu pompeux et ce ne sont que des influences, car Racailles n’est resté en définitive qu’un petit fanzine local ». 

Un média d'utilité publique 

Les petites graines plantées dans un terreau fertile peuvent finir par devenir des forêts. Avec son tirage limité – pour l'anecdote, le premier numéro a d'ailleurs été imprimé en édition pirate, dans les locaux occupés de l'université -, Racailles n'a pas pu rivaliser avec les mastodontes de la presse locale. Sa rédaction peut tout de même s'enorgueillir des quelques coups d'éclat qui ont jalonné son histoire, à l'exemple d'un article satirique publié en ligne qui, reprenant le modèle du Gorafi, a fait croire pendant quelques heures à un large public que la municipalité de Caen avait décrété la gratuité sur tout le réseau de transport Twisto. « Immédiatement les partages sur les réseaux sociaux se sont démultipliés et de très nombreuses personnes ont montré leur intérêt pour une telle mesure. Plusieurs médias locaux ont relaté notre canular et la régie de transports a dû publier un communiqué. Nous avons ainsi vu que nous pouvions à la fois tourner en dérisions des politiques, développer des revendications et sonder leur popularité ». 
Parmi les souvenirs marquants, les rédacteurs citent également une série d'articles sur l'extrême-droite locale (par exemple ICI et ), des appels à manifester fructueux – notamment le jour d'une visite de Marine Le Pen au Mémorial de Caen -, mais aussi la prise de parole d'un des membres de la rédaction lors de la manifestation du 7 janvier 2015, qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo. « Un sacré moment, glacialement puissant », selon Max. 

Avec ces interventions politiques, c'est sans doute la fibre sociale qui définit le mieux la ligne éditoriale de Racailles. Selon Alex, « la chose la plus importante pour les personnes qui ont créé et animé ce journal a sans doute été de donner la parole et la plume à tout un tas de camarades, d’ouvriers, d’employés, de chômeurs qui se battaient sur leurs lieux de vie ou de travail pour plus de solidarité, plus de justice et pour qu’on les respecte ». Mais au-delà de ses interventions politiques, Racailles est aussi un projet de copains qui a cimenté des amitiés durables et contribué à la formation politique de ses acteurs. « L’objectif non avoué était aussi de créer, de s’amuser, de passer de longues nuits à échanger, et débattre sur ce qui était juste ou ne l’était pas. Racailles nous a permis de nous construire politiquement et humainement, en même temps que nous construisions le journal », se remémore-t-il. 

Conquérir la Normandie ? 

Actuellement, la parution du journal ne se fait plus de manière aussi régulière qu'auparavant : l'année 2016 n'a connu qu'un seul numéro en format papier, dans le contexte du mouvement contre la loi El Khomri. Mais n'oublions pas de mentionner que le média Racailles se décline depuis plusieurs années sous un format audio, dans une émission diffusée un vendredi sur deux sur Radio Bazarnaom, « assez écoutée » selon les dires de Max. « Elle permet en tout cas en grande partie à nos invités d’utiliser l’antenne comme un porte-voix. Finalement, Racailles Radio c’est un mégaphone médiatique, mais avec une super qualité de son ! Et en parallèle on continue de publier des articles sur notre site internet de façon assez irrégulière », ajoute-t-il. Et pour la visibilité, tous les supports sont bons, c'est ainsi que la rédaction tient à jour régulièrement des comptes relayant sa parole sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter, en y adjoignant une bonne dose d'humour. 
Après dix ans d'histoire, quel avenir pour Racailles, alors que les membres de l'équipe originelle ne vivent plus tous à Caen ? Alex veut croire que le média perdurera : « on parle de relancer le journal papier prochainement, mais c’est beaucoup de travail et de temps. C’est pour ça que nous appelons toutes les bonnes volontés intéressées par ce projet à nous rejoindre. Moi, très personnellement, j’aimerais beaucoup faire un journal indépendant à l’échelle de la Normandie ». Créer un Fakir normand ? Un rêve pour l'instant, sauf à réunir de nombreux volontaires qui s'investiront sérieusement dans le projet. 

Modeste, discret mais résistant, Racailles a su tenir le pavé ces dix dernières années, affirmant haut et fort son idée de l'action directe : bousculer un environnement médiatique en créant son propre média. Par les temps qui courent, ce n'est pas le moindre des efforts, et pour cela, nous pouvons leur souhaiter une longue vie.

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