13 févr. 2018

4L Trophy, le colonialisme en roue libre !

L’autre nuit, au hasard d’une insomnie sur une chaîne câblée de seconde zone, je suis tombé sur un reportage qui parlait du 4L Trophy. Et ces derniers jours, c’est la presse écrite locale qui rempile, comme chaque année, sur les portraits des concurrent.e.s, aventuriers.ères des « temps modernes », ceux où la conquête technique se doublait de conquête territoriale sur des peuples indigènes. Bref, de quoi revoir nos fondamentaux colonialistes !


Rien à voir mais mon histoire commence un mardi, où j’ai croisé le reporter de la troisième chaîne régionale qui revenait de Livarot où avait lieu la course... Paris–Camembert ! Oui, Paris–Camembert se termine à Livarot. C’est comme ça de nos jours. Bientôt les 24h du Mans se dérouleront à Chartres et le Paris-Dakar ne commencera pas à Paris et ne finira pas à Dakar puisqu’il aura lieu en Amérique du Sud. Mais ça, c’est le cas depuis 2009 après qu’il ait dû être annulé l’année précédente pour cause de Quai d’Orsay qui annonce qu’il faut pas y aller, qu’y a des terroristes de partout au Mali, aux abords du Niger et que tout ce qui ressemble de près ou de loin à un Occidental recevra dans la carcasse de quoi refiler le saturnisme à sa famille sur à peu près 18 générations. Pas grave ! Il y a encore pas mal de continents sous-développés à utiliser comme terrains de jeu, comme le faisait remarquer Renaud avant de mourir dans d’affreuses souffrances… pour nos oreilles.


Du Camel à la 4L

Tiens, de Renaud à Renault il n’y a qu’un pas, ou plutôt qu’une roue : celle de la 4L, qui donne son nom lexico-ludique au 4L Trophy, référence à une autre course commerciale qu’était le trophée des cigarettes à chameau. Raid aventure, dépassement de soi, découverte et conduite de gros 4x4 écrase-tout (enfants compris) dans la boue, les dunes et la jungle. Quel dépaysement ! Le citadin métropolitain vibre et rêve. Mais une loi anti-tabac plus tard et patatra : comment vendre du vent sur fond de mondialisation ? D’autant plus difficile depuis que celui qui voulait « sauver l’amour » a loupé son brevet de pilote d’hélicoptère.

Mais revenons-en au 4L Trophy. Il s’agit d’un rallye d’orientation organisé par Désertours, organisateur d'événements sports et aventures depuis 1987 (merci Google). Depuis 1998, environ 1 500 4L et 3 000 participant.e.s (d’après mon reportage nocturne) – et non pas 500 connards sur la ligne de départ – croisent sur les routes du Maroc. Pour y faire quoi ? Un rallye… Vous me direz, avec une 4L, il y a de quoi avoir des sensations fortes ! Et à la lecture - à quelques jours du départ de l'édition 2018 - des nombreux articles copiés-collés dans les canards des quatre coins de la France, c’est bien ce que cherchent avant tout nos cher.e.s étudiant.e.s concurrent.e.s, comme Tiphaine et Sébastien, Wendy et Adrien, Damien, Anne-Cécile, Aurélien et Thibaut, Jérémy et Joany, Adèle et Ludivine, Lucas et Loïck, Mélanie et Clara, Chloé et Augustine ou encore Ados, Manon et Tanguy qui clament haut et fort : « L’Île de la tentation ? Non, nous on fait le 4L Trophy ! ».
Mais surtout, on kiffe les Caennaises Inès et Louisine qui ont l'indécence d'aller défier le désert avec une 4L sponsorisée par... Ouistreham Riva-Bella alors qu'à Ouistreham on traque l'Africain jusque dans les chiottes... Tous sont de gentil.le.s petit.e.s étudiant.e.s qui ont attendu un « défi » pour se découvrir soudain l'âme humanitaire. Et pour le faire mal, un peu sur le modèle de ce qu’ils et elles apprennent sur leurs bancs d'écoles de commerce ou de management.

L’objectif du 4L Trophy ?

Vous l’aurez compris, c’est une compétition entre étudiant.e.s de 18 à 25 ans au volant de la même voiture (si ce n’est l’équité, au moins on a l’égalité !) et qui doivent rallier des balises qui permettent de dire qu’ils sont passés par ici, qu’ils repasseront par là, dans un pays où les routes se comptent sur les doigts de la main (du moins tel qu’on tente de me l’expliquer dans le reportage télé !). Depuis Biarritz jusqu'à Marrakech, c'est autoroutes et routes nationales avant de rentrer dans le grand bain de l'aventure sur des pistes défoncées où les concurrent.e.s pourront ressentir la rudesse d'un continent hostile. En fait l’organisateur n’est autre qu’un ancien rallyman ayant participé au Paris-Dakar, au Rallye des Pharaons, de Tunisie, du Maroc, etc etc, et dont la société, Désertours, est une prolongation de ce qu’était le Paris-Dakar avant l’arrivée des constructeurs automobile et des marques pétrolières.
En 1977, Thierry Sabine abandonne sa moto lors du Raid Abidjan-Nice, marche deux jours et deux nuits dans le Ténéré, pense y rester et, tel Luther face à son orage, a soudain l'illumination, Il créera l'aventure moderne ultime pour petit-blanc en mal de sensations extrêmes, le Paris-Dakar !! Résulat : une entreprise de sportourisme occidental qui tente de réinventer les voyages de Christophe Colomb à l’assaut du sable chaud, du désert, de l’aventure… Tellement sexy que le logo reprend les meilleurs clichés sur l’Afrique : un bédouin avec chèche sur une écriture boueuse et une oasis – pardon – un palmier. On se croirait chez un tour-opérateur qui promet du Banga au petit déjeuner « allez, en route pour l’aventure ! ».

« Mais quel est le problème ? Cela apporte un peu de développement à un continent et un pays qui en ont bien besoin », me direz-vous.

Passons sur le fait que le développement n’est pas une question de territoire mais d’espace, vu que certains espaces comme les hôtels 5 étoiles de Marrakech où viennent festoyer les concurrent.e.s n’ont rien à envier à Saint Trop’ ou à Cannes, les Français y sabrant le champagne que leur servent les petit.e.s Marocain.e.s. « Merci Sidi, toi être bien gentil avec mon peuple ».
Alors, développement ? Mon cul ! C’est un véritable rapport de domination ! On y fait ce que l’on nomme là-bas le « toubab » - le blanc, l'Européen. On vient jouer sur un terrain de jeu exotique, mais comme on se sent un peu coupable parce que ça ne se fait plus trop au XXIème siècle, on donne une contrepartie. Foutue culpabilité judéo-capitalo-chrétienne ! La contrepartie est de donner aux enfants des villages traversés des fournitures scolaires : cahiers, livres, cartables et autre joyeusetés fabriquées par des gosses encore plus pauvres qu'eux et inutilisées par nos chères têtes blondes.
Super, non ?! Bah non ! A l’heure où, en Occident, on parle de circuits courts, de productions locales, de commerce équitable, les super-concurrents du papier devraient venir d’Oxford ? Parce que les Marocains ne sauraient organiser eux-mêmes la production et le commerce des fournitures scolaires pour leurs écoles ? Et ces écoles, si on ne détruisait pas leur système éducatif par les mécanismes de la mondialisation destructrice de services publics, n’auraient-ils pas tout intérêt à les construire plutôt que des associations européennes ne le décident à leur place ? Quand, dans nos quartiers les plus paumés, on dit aux plus démunis « va travailler, fait pas l’aumône », avec cet humanitaire irréfléchi, il n’y a soudain pas de soucis car c’est en Afrique et on préfère vraiment les basanés quand ils sont de l’autre côté de la Méditerranée ! Ils sont si pratiques pour faire état de notre supériorité. Ça ne dérange soit-disant personne de les aider. Sauf que ça ne les aide pas. Au Maroc comme ailleurs, chaque « don humanitaire » constitue une entrave au développement tant économique que social local.
On est bien dans une forme de néo-colonialisme : le blanc qui sait mieux que l’Autre ce qui est bon pour lui. Les fournitures scolaires ne sont pas fournies aux familles directement mais à une association chargée de faire la distrib’ : Enfants du désert. C'est si beau.
Mais voyons plutôt ce qu’en pensent les participant.e.s, car il n’y a pas de raison de douter de leur sincérité. Dans mon beau reportage, dès le premier pied posé à Tanger, rencontre avec des étudiant.e.s dans une séquence intitulée « faire la fête à l’université internationale de Rabbat ». Et plus loin, sur la route, qu’en est-il ? On nous montre furtivement des images du Haut-Atlas où, stupeur, il a neigé. Nous aurait-on menti ?! Une autoroute, puis une route goudronnée bordée de verdure, mais pas plus de 10 secondes car ce qu’on souhaite nous montrer avant tout c’est le désert, la galère et nos jeunes blanc-becs qui souffrent, qui suintent, qui exhalent leur peine dans un pays chaleureux, accueillant, où les paysans reçoivent avec le cœur quand ils n’ont – laisse-t-on entendre – rien d’autre. « Merci Sidi ».
Et quand on demande aux jeunes ce qu’ils visent, certains parlent de « réaliser un rêve de gosse ». Pardon ? Gamin tu rêvais non pas de super héros et de rock stars mais de faire une fausse course dans des engins polluants afin d’apporter cahiers et bien-pensance de la supériorité FRANÇAISE ? Mais les mots qui reviennent ensuite sont « aventure », « évasion », « défi ». On est déjà plus dans quelque chose de personnel voire individuel, et surtout exotique. On nous dit aussi - beaucoup - « entraide » et « solidarité ». Sauf qu’à chaque fois c’est pour expliquer qu’il y a toujours une âme charitable - indigène ou camarade de galère sorti du désert - prête à aider nos pauvres compétiteurs-trices de leurs soucis de motorisation ou de pneumatique. C’est cool ! Personne ne laisse nos aventurier.ère.s en rade ! C’est l’esprit trophyste, SO-LI-DA-RI-TÉ ! Viennent enfin les termes de « satisfaction de rendre service » (sic) et aussi… la « fête ».

Un colonialisme d’une gravissime banalité

Ce qui est en jeu derrière ces constats, c’est la question de la définition qu’on donne à la solidarité dans les médias, dans les écoles, dans les événements, partout. Si on dit que la solidarité existe dès lors que l’on donne quelque chose sans réfléchir au sens et aux conséquences, cela justifie tous les actes, et surtout les plus néfastes ou contre-productifs ! C’est très grave car même les mots en perdent leur sens. De plus, là-bas, dès lors que des gens – et particulièrement des enfants – ont toujours vu les cartables étincelants qui, tous, viennent forcément de l’extérieur et sont perçus comme des objets de luxe ou des modèles de développement, cela les déforme en leur faisant croire que tout ce qui est important doit forcément venir de chez nous. C’est réellement la prolongation du colonialisme des missionnaires : il suffit d’emporter chez eux un objet de chez nous pour qu’il devienne immédiatement une sorte de Graal destructeur de valeurs. Symboliquement, cet objet représente l’Occident qui arrive chez eux et avec lui notre forme de développement, notre soit-disant bonheur, notre accumulation de richesses et de productions, notre opulence… Ce sont des actes graves. Et nos petit.e.s étudiant.e.s qui reviennent en France la tête bien-pensante que ces actes sont bons par nature, qu'ils et elles ont oeuvré pour le Bien de l'humanité.
Et ce marché du sport-tourisme exotique est en plein boum car il existe aussi le Trophée Roses des Sables. C’est quasi la même chose, mais réservé aux femmes, d’où le « rose »… bien sûr. On est dans l’humanitaire sans humanité, régi par les codes du management, de l’économie de la solidarité de marché qui vampirise tout ce qu’elle a sous la main. Et merde, j’ai l’impression qu’on n’est pas sorti du sable… D’autant qu’à la toute fin de mon beau reportage télé, j’ai pu constater qu’il était fabriqué directement par Désertours qui m’a en fait montré un publireportage. Du toc jusqu'au bout.

Chapo n'Co

2 commentaires:

  1. Indépendantiste Normand14 février 2018 à 12:31

    Article vraiment intéressant sur le fond !

    Dommage quand même d'afficher des jeunes : le jugement est gratuit, et tu ne sembles même pas avoir été à leur rencontre pour avoir leur point de vue. La plupart galère à trouver des financements et se saignent pour pouvoir y participer...J'aime beaucoup tes arguments mais je suis vraiment gêné par la forme (surtout après le post facebook)..

    Bonne continuation,

    un lecteur

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  2. Ces jeunes se sont affichés eux-mêmes dans la presse. Leur point de vue, ils/elles le partagent : "donner à ceux qui n'ont rien, vivre une grande aventure, s'éclater, entre autres".
    Aucune diffamation de notre part, ni vol ou intrusion dans une intimité ou vie privé ! Les noms cités renvoient à des liens qui sont leurs interviews dans la presse locale et régionale. Quant à leur galère... de financement, ils peuvent la consacrer à des bienfaits juste autour d'eux ! On ne manque malheureusement pas de besoin autour de nous.
    - Chapo n'Co

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