22 mars 2018

Quand la rentabilité écrase la dignité (et la santé)

Le soin, ça concerne le monde. Vous, un parent, un.e ami.e, un.e voisin.e, un.e collègue, on est forcément susceptible de passer un jour ou l'autre à l'hosto ou d'avoir besoin de soins à domicile, d'intégrer un établissement médial ou social. Et c'est partout que la qualité de service n'est plus la priorité des financiers et comptables aux manettes. J'en ai fait l'expérience, avec amertume et colère.


Aujourd’hui, pour l’instant, ça va…
Aujourd’hui, elle se lève. Comme tous les jours. A 6h30.
Elle a ses petits rituels pour le lever. Elle me les répète souvent. Mais, comme souvent, aussi, j’ai tendance à l’écouter d’une oreille lointaine.
Quand j’étais petit, j’adorais aller dans sa chambre lorsqu’elle avait quitté Oissel, une petite ville près de Rouen, pour venir habiter près de chez moi, dans l'Orne. Avant, j’avais pas trop le droit d'y pénétrer dans sa chambre. Mais c’est parce que, là, j’étais tout petit. J’aimais bien regarder comme son lit était toujours impeccablement fait, la table de chevet toujours bien rangée avec la photo de son mariage au plus près d’elle pour dormir.
Aujourd’hui elle est seule et, des fois, on voit que c’est pesant pour elle. Elle rythme ses journées des mêmes gestes quotidiens, avec la télé en sourdine. Bien sûr, elle aimerait pouvoir ne pas avoir mal un peu partout mais, au fond… au fond d’elle, elle le sait, elle est chanceuse car elle a encore toute sa tête. Elle peut encore faire sa toilette toute seule.
Des fois, elle me fait rigoler car en fait, elle se fait des films, elle s’endort, elle rêve. Elle s’endort souvent, toujours, devant sa télé allumée. Sauf quand son aide-ménagère veut l’aider. Elle se force toujours d’être présente, physiquement. Sûrement pour ne pas montrer qu’elle vieillit chaque jour un peu plus. Elle nous raconte souvent, trop souvent, qu’il y a des choses qui sont mal faites ou même pas faites du tout. Des filles « gentilles » et d’autres « pas du tout aimables ». Et puis, cette sonnerie, celle qui dit que le temps imparti pour l’aider est écoulé. Et si rien n’est rangé ? Trop tard, cette satanée sonnerie donne le clap de fin !
« Mais je ne peux pas soulever le seau toute seule Madame ! » dit ma grand-mère.
« Ce n’est pas grave ! Votre fils le fera. Et puis vous savez, je dois me dépêcher pour aller voir une autre personne ! Allez, au revoir Madame et à bientôt ! ».
 La semaine prochaine, ça sera encore une autre personne qui viendra l’aider.
Pas d’attachement, pas de temps supplémentaire, pas d’affect. Ma grand-mère est un numéro parmi d’autres vieux. Ce n’est qu’un numéro…

Aujourd’hui, je me réveille une nouvelle fois après avoir mal dormi. C’est pas grave parce que ma fille a encore plus mal dormi que moi et puis elle, elle a peur. Ça fait déjà deux nuits qu’on passe ici et elle ne s’habitue toujours pas au bruit de sa pompe qui lui donne son antibiotique en intraveineuse.
On ne sait pas ce qu’elle a mais... on la soigne.
Enfin ça va ! Heureusement qu’elle a réussi à se rendormir assez vite quand les aides-soignantes sont venues lui changer sa poche d’antibio et prendre sa température. Elles sont gentilles avec elle et ça la rassure… Ça me rassure.
Mais aujourd’hui, je me lève et j’ai de nouveau peur, j’ai de nouveau des angoisses.
On ne sait pas ce qu’a ma fille et à qui le demander.
L’infirmière est passée rapidement pour nous dire qu’on devait changer sa perf', on doit la mettre sur un autre bras. Elle reviendra dans la matinée mais aujourd’hui, comme il y a deux jours, elles sont en sous-effectif pour le nombre d’enfants hospitalisés.
Elle vient enfin changer la perf'. Elle a l’air fatiguée, à bout, toujours sur le qui-vive et pas forcément envie de nous parler. Mais elle essaye quand même car elle voit bien qu’on est inquiet. Puis elle repart. On sent qu’elle en a marre, qu’elle n’en peut plus. Comment ne pas l’être quand on voit qu’un enfant qui pleure parce qu’il a eu peur ou qu’il a eu mal ; quand on voit que la maman le réconforte du mieux qu’elle peut et que le père - moi - ne réussit pas à contenir ses larmes.
De tristesse mais aussi de colère.
De voir sa fille souffrir, évidemment. Mais aussi de voir que l’infirmière ne peut pas rester plus longtemps alors que nous – nous – on cherche des réponses !
Cette colère sourde, je l’ai ressentie en sortant de l’hosto. Une colère qui - je l’ai sentie, je l’ai vue - est éprouvée par de plus en plus de monde, usagers comme professionnels. Se sentir délaissé par des décisions incompréhensibles où les chiffres priment sur les mots et les actes. Tous les jours un peu plus.

Ma grand-mère nous parle de l’après, quand elle ne pourra plus. Elle nous répète qu’elle ne veut pas devenir un fardeau pour nous et qu’elle préférerait mourir ! Qu’elle m’énerve quand elle dit ça ! Mais pour l’instant ça va. Elle n’est pas encore partie pour la maison de retraite, le « mouroir » comme elle dit. Moi, je n’ai pas envie qu’elle y aille. Il y a beaucoup trop de vieux et des fois dans de pires états. Il y a toujours des personnes qui y travaillent sans avoir de temps pour faire le boulot qu'elles souhaiteraient, ces gestes qu'elles ont appris…
 Alors on parle chiffres, toujours des chiffres !
« Désolé Madame, ça a sonné ! Il est l’heure et j’ai encore trois clients à aller voir ce matin ».
« Désolé, Monsieur, je viendrai vous voir plus tard, j’ai trop de patients pour le moment ! ».

Aujourd’hui, j’ai de plus en plus honte de la façon dont on traite les personnes malades et vulnérables. Et la colère monte ! Pour moi, bien sûr, mais aussi pour ces milliers de soignants à bout qui, dans les EHPAD le 30 janvier et le 15 mars derniers ou à l'hôpital le 22 mars, ont fait grève pour simplement demander un peu plus de dignité et beaucoup plus de moyens. Ou beaucoup plus des deux d'ailleurs...
Pour eux, ainsi que pour celles et ceux dont ils s’occupent.

Manu Gringo

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