2 mars 2018

Végans et antispécistes : les causes animales en question(s)

La consommation de viande dans le monde explose. Cette évolution des habitudes alimentaires, notamment en Asie, ne va pas dans le sens des rapports alarmants sur les conséquences environnementales de l'élevage intensif. En France, la tendance est plutôt à la baisse depuis la fin des années 1990 (sauf la consommation de volaille). Au-delà des aspects économiques et écologiques, des voix s'élèvent aujourd'hui sur la place publique pour remettre en question le rapport de l'Homme à l'animal. Plongée dans l’univers de l’animalisme et du véganisme avec leurs expressions normandes. 


Les végans s'insurgent contre l'exploitation des animaux par les humains, autant dans l'optique de la consommation que dans un usage « récréatif » (cirques, tourisme, etc). Les vidéos choc des abattoirs, occasionnellement diffusées par l’association L214, alimentent ce nouveau débat enflammé. Chacun à son mot à dire dans cette réflexion sociétale qui s'apparente souvent au premier abord à un pugilat avec des militants radicaux. Pourtant, le véganisme introduit des questions fondamentales, autant sur notre consommation que sur notre rapport au monde. A Caen, la lutte contre l'exploitation des animaux se retrouve sous différentes formes, notamment dans les actions du collectif PANTER ou la sensibilisation de L214 et ses fameux coupe-vents oranges.

Ni viande, ni poisson, ni œufs, ni miel ou aucun cuir animal, la consommation des végans remet en question toutes nos habitudes alimentaires et vestimentaires. Souvent accusés de prôner une vision radicale, loin des traditions, et d'utiliser abusivement la culpabilisation, les végans attirent les critiques. « Nous ne sommes pas les membres d'une secte radicale qui se retrouvent pour faire des prières devant un brocoli géant » plaisante Léo Le Ster, responsable de la nouvelle antenne L214 à Caen. 
L214, c'est cette association qui agit pour la défense des droits des animaux et qui regrouperait environ 30 000 adhérents répartis dans toute la France. Baptisée ainsi en référence à l'article éponyme du code rural de 1976 qui désignait pour la première fois les animaux comme des êtres sensibles, on les connaît essentiellement au travers de leurs vidéos chocs tournées dans des abattoirs, ou plus récemment dans des élevages de lapins (pour leur fourrure).

Mais l'association se veut également sensibilisatrice et dans l'échange. Ainsi, on retrouve régulièrement ses membres tracter dans le centre-ville de Caen. « L'objectif de nos tractages, c'est de planter une petite graine dans la tête des gens et non pas de faire vider les frigos après une conversation » explique Léo. Le 20 janvier dernier, ils offraient des câlins déguisés en lapins et poussins géants au nom de la lutte contre la maltraitance animale. Des actions hautement médiatiques qui captent l'attention de façon non-agressive, a contrario d'autres collectifs qui privilégient la communication « trash », telle la représentation d'un abattoir humain à Paris par les membres de 269 Life.

Du véganisme à l'antispécisme:de nouveau mode de vie à lutte politique.

Les militants de la cause animale s'incarnent ainsi dans diverses sensibilités et modes d'activisme. « On ne privilégie pas les mêmes modes d'action. La sensibilisation est très bien faîte par L214, mais nous, nous sommes plus hâtifs face à la situation. Nous voulons agir directement, voir des résultats, sauver des vies. Peu importe de se faire bien voir aux yeux de l'opinion publique » déclare Tiphaine, du collectif PANTER (Protection des Animaux, de la Nature et des Terriens).
Né en septembre 2015 de la rencontre entre Tiphaine, Maxence et Benoît, trois militants qui s'engagent à « monter quelque chose face à l'inertie des Caennais pour la protection des animaux », le collectif PANTER a notamment manifesté face à la venue de cirques ou encore participé aux « nuits debout » devant des abattoirs. « L'arrivée de L214 nous pousse à nous remettre en question, confie Tiphaine. Le travail de sensibilisation est désormais très bien fait. Nous sommes engagés avec 269 Libération Animale dans des actions de désobéissance civile. Nous nous questionnons sur les limites du militantisme végan comme simple remise en question du consumérisme. Aujourd'hui, notre combat est plus dirigé vers l'antispécisme » ajoute Maxence.
Le spécisme renvoie à l'idée d'une hiérarchie entre les espèces vivantes, au sommet de laquelle se trouverait l'espèce humaine. En découlerait une idéologie d'exploitation, hautement critiquée par les tenants de l'antispécisme. Selon ce courant, l'industrie de la viande et l'élevage intensif incarnent les pires méandres de cette exploitation et de cette domination humaine sur d'autres espèces.
Mais les antispécistes luttent également contre le racisme ou toute autre forme de discrimination entre humains. « Le véganisme, c'est un mode de vie, alors que l'antispécisme, c'est une lutte politique. Le véganisme est une première étape d'une profonde remise en question de sa façon de penser » précise Tiphaine. Cette conception amène à s'interroger sur la survie d’espèces animales dépendantes des humains, telles que les bovins. « Ces espèces ont été profondément modifiées par l'Homme au cours de l'Histoire. On peut comparer cela à de l'obsolescence programmée. Mais la souffrance est toujours la à la fin. Il faudrait donc arrêter d'encourager la reproduction de ces espèces consommées par les Hommes, puis peu à peu leur offrir une juste place dans ce monde, et refaire des espaces naturels. Bien sûr, cela prend longtemps » expliquent les militants de PANTER. « Les gens nous parlent de l'emploi, mais les éleveurs peuvent se transformer en cultivateurs. Il faut créer un autre lien avec l'animal, plus fort. C'est une transformation profonde et essentielle. On s'apparente beaucoup à des utopistes, mais sans utopie on ne ferait rien ». Tiphaine poursuit : « On est radicaux. On l'assume pleinement : on veut de l'action directe ! ». 
Elle et Maxence sont proches de 269 Libération Animale (à ne pas confondre avec 269 Life France, qui se concentre davantage sur la sensibilisation). Cette association, fondée en 2016 et basée à Lyon, repose sur de l'activisme offensif et des actes de désobéissance civile. Ce mouvement dit « 269 » a commencé en Israël avec le sauvetage d’un veau marqué de ce nombre. Les actions de « sauvetage » dans des abattoirs sont ainsi au cœur du combat de ces militants. « Une fois qu'on a été confronté au regard des animaux dans les abattoirs et dans les camions à bétail, on ne peut plus s'arrêter, confie Maxence. C'est des choix de vie, on ne pourra plus revenir en arrière ».

Leur inspiration, ces militants-activistes la trouvent chez les suffragettes, Malcom X et les Black Panthers. « On a fait le choix de l'extrême. On ne peut pas attendre l'aval de l'opinion publique pour agir. Quand on fait des actions directes comme bloquer des abattoirs, on s'attaque directement au système. On ne se retrouve pas dans la conception des Welfaristes, qui s'enthousiasment de chaque petite réforme, qui veulent avancer au pas à pas » reconnaissent Maxence et Tiphaine. Le welfarisme, néologisme issu de l’anglais welfare qui signifie bien-être, caractérise le mouvement en faveur de l'amélioration des conditions de vie des animaux d'élevage sans remise en question de l'exploitation animale. Benoît, troisième fondateur du collectif PANTER, envisage pour sa part d'agir davantage par l'action diplomatique : « à un moment, il faut se confronter à la loi, aux conseils municipaux, etc, pour que les choses évoluent. Je conçois plus les choses sous la démarche du droit et de la politique pour que ces idées aboutissent ».

Sensibiliser face au lobbying de la viande et à l'hypocrisie politique.

Du côté de L214, l'échange est privilégié. « On est pas d'accord à 100% avec PANTER mais on relaye leurs actions, on se retrouve sur les points les plus importants. A plusieurs, on est plus fort ! » confie Léo. Pour introduire à la consommation végan, L214 propose de s'inscrire au veggie challenge : 21 jours de recettes, de trucs et d'astuces pour s'initier à une autre alimentation, qui se veut plus responsable. Il existe ainsi quantité d'alternatives aux produits d'origine animale, que ce soit le lait de coco ou d'amande, les gâteaux sans œufs ou encore le fromage végan (le fauxmage ou vromage !). « On nous donne souvent comme contre-argument l'alimentation à base de viande des inuits ou encore les difficultés de pays du Sud, précise Tiphaine. Il est bien sûr ici question de la surabondance de l'Occident ». Un constat que partage Léo de L214 : « la consommation effrénée de viande a des impacts considérables. Sans se concentrer sur les questions de la souffrance animale, l'élevage intensif pose d'évidents problèmes environnementaux ». L’impact sur la santé est lui-aussi dénoncé régulièrement par le corps médical.

La pédagogie est donc de mise pour sensibiliser aux nécessaires remises en question de l'industrialisation de l'élevage. L214 réfléchit ainsi à des interventions auprès des classes de lycée. « En Normandie c'est particulièrement important. Les lobbies de la viande sont très implantés ici. Des courriers sont envoyés dans les établissements pour organiser gratuitement des visites de fermes » remarque Léo, qui veut prendre le contre-pied. « La communauté végan est de plus en forte progression chez les jeunes. C'est là que ça se joue ». Au rang des attitudes hypocrites de la Région Normandie, on peut citer la signature de contrats entre l'industrie bovine normande et certains pays. Des éleveurs ont ainsi engagé un nouveau marché à destination de l'Iran, avec le soutien de la FNSEA et du Président de la Région, Hervé Morin. 310 vaches ont déjà été envoyées par avion pour être abattues sur place. A terme, les envois devraient représenter entre 10 000 et 20 000 vaches par an. « L'impact environnemental est considérable, ça n'a aucun sens. L'hypocrisie est totale en parallèle des beaux discours tenus par Macron » s'offusque Léo.

« Les végans sont-ils des visionnaires ? Ou bien l'inverse ? »

Dans le dernier rapport de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, daté de 2013, l'élevage de bétail est pointé du doigt quant à ses conséquences écologiques et environnementales. 14,5% des émissions de gaz à effet de serre proviendraient ainsi de l'élevage intensif. L'utilisation des ressources en eau et le poids des productions céréalières, nécessaires pour nourrir le bétail, s'ajoutent à la machine industrielle de l'élevage. Bien sûr, d'autres modèles de paysannerie, plus responsables, tendent à s'affirmer. Et comme à Racailles on croise souvent les paysans de la Confédération Paysanne dans nos combats, on s'est demandé comment ils pouvaient se positionner à ce sujet. Xavier Godmet, porte-parole de « la Conf' » du Calvados, rejoint cette critique de l'industrialisation de l'élevage. Mais ce paysan-fromager, éleveur de chèvres et de vaches, tient à nuancer certaines des critiques des mouvements végans ou anti-spécistes : « le radicalisme est mauvais sous toutes ses formes. On les aime beaucoup nos animaux, c'est parfois difficile d'entendre toutes ces critiques. Bien sûr, les éleveurs s'interrogent sur cette conception qui nous éloignerait des animaux. Les végans sont-ils des visionnaires, des utopistes ? Ou bien l'inverse ? C'est important d'aller voir ce qu'il se passe vraiment sur le terrain, dans les petites fermes ». En parallèle de l'idée radicale du véganisme, l'envie d'une consommation raisonnée et responsable de viande et de produits d'origine animale fait son chemin, notamment avec ceux qu’on nomme désormais les flexitariens. « Nous ne sommes pas prêts à devenir complètement végétariens, complète Xavier. On ne peut pas changer d'un coup. Et puis l'agriculture raisonnée dépend en partie du compost d'origine animale. Les animaux et l'élevage nous permettent de valoriser les territoires ».


D'un point de vue écologique, quelles perspectives pour le véganisme ? Ce nouveau mode de consommation s'inscrit dans la veine du capitalisme avec son marché spécifique et sa part de responsabilités dans le désastre environnemental. L'élevage industriel est également un phénomène relativement récent et n'est pas conçu par les tenants de l'industrie comme une finalité en soi. En témoignent les expérimentations sur la fabrication de « viande » de synthèse. Le véganisme, lui, contribue a minima à réfléchir sur sa consommation et à mettre sous les projecteurs les abus de l'industrie de l'élevage. Le mouvement prend part à la remise en question globale de notre système, dans nos relations avec le vivant et notre environnement. Les végans ont déjà remporté une première victoire : installer ces thématiques dans le débat public et apporter des pistes de réflexion.

Robin

2 commentaires:

  1. J'ai lu cet article, dont le sujet a été traité dans une certaine globalité, avec grand intérêt.

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  2. Très bon article, bravo !

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