3 sept. 2018

Ces 400 élèves handicapés délaissés par l’Éducation Nationale dans le Calvados

Elise a 30 ans. Depuis trois ans elle est AESH. Encore un sigle. Ça veut dire Accompagnante d’élève en situation de handicap. Elle fait partie de ces petites mains de l’Éducation Nationale dont on ne parle guère mais qui sont indispensables pour assurer le bon déroulement de la scolarité de bon nombre d’élèves handicapés. Et qui dit petites mains dit souvent précarité. Elle témoigne.


AESH, c’est un beau métier. Nous permettons chaque jour à des milliers d’élèves handicapés d’être accueillis à l’école comme les autres, de la maternelle aux études supérieures. Depuis la loi du 11 février 2005 sur l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées, de plus en plus d’enfants sont accompagnés par des AESH avec parfois des handicaps très lourds à gérer.

Malheureusement, même si la loi impose l’accueil des élèves handicapés, nos établissements y sont très mal préparés. A l’heure actuelle, nos conditions de travail ne permettent pas d’accompagner efficacement les élèves : nous ne sommes pas formés, les enseignants non plus, et nous manquons cruellement de matériel pédagogique spécifique. L’année dernière par exemple, j’ai dû fabriquer moi-même un support tablette pour le fauteuil roulant de mon élève paralysé.Pour accompagner au mieux nos élèves, mes collègues et moi devons nous former par nos propres moyens. Il faut également sans cesse s’adapter. Les besoins d’un enfant autiste, par exemple, ne sont pas les même que ceux d’un déficient visuel.
Nos horaires, on doit les adapter aussi. En lycée, 35 heures ne sont parfois pas suffisantes pour les élèves qu’il faut accompagner à la fois en cours et à la cantine. Certains de mes collègues font ainsi plus de 6 heures supplémentaires par semaine qui ne sont pas payées. Mais nous ne nous plaignons pas car nous nous considérons déjà comme des « privilégiés » avec un contrat de 35 heures et ses 1050 euros nets alors que bon nombre des AESH doivent se contenter de contrat à temps partiel (24 heures) et des salaires de 700 euros.A ce maigre revenu s’ajoute l’incertitude de l’avenir. On ne peut espérer un CDI qu’au bout de 6 ans mais c’est loin d’être systématique car le nombre d’embauches dépend chaque année du budget. La plupart d’entre nous resteront donc probablement sur le carreau et devront nous reconvertir après six ans de bons et loyaux services auprès de l’Éducation Nationale. Moi, j’ai déjà fait mon choix : je ne continuerai pas ce métier. Depuis trois ans, je travaille de 7h30 à 18h30 (sauf le mercredi après-midi) pour un salaire inférieur au SMIC et sans reconnaissance ni perspective d’évolution.

Derrière le choix institutionnel de favoriser une école inclusive, accueillant tous les élèves quel que soit leur handicap, aucune volonté et aucun moyen ne vient permettre une application réelle de ces mesures. Ainsi, la précarité des contrats et les conditions de travail empêchent un accompagnement durable des élèves handicapés par des personnels convenablement formés. On parle d’enfants qui pour certains ont des problématiques d’attachement et de lien qui doivent, chaque année, reconstruire un lien avec son nouvel accompagnant.

Lors de son passage pour l’inauguration de la nouvelle école de Tilly-sur-Seulles le 31 mai dernier, le ministre de l’Éducation nationale - Jean-Michel Blanquer - a été interpellé sur ces situations critiques et inadmissibles par une Assistante de Vie Scolaire (AVS) lui expliquant qu’après dix ans d’ancienneté, elle touche toujours 700 euros par mois. En bon macroniste, le ministre s’est bien entendu défendu en expliquant qu’il avait hérité de cette situation, qu’elle était de la responsabilité des gouvernements précédents, qu’ils étaient en train de créer des postes et qu’il ne faut surtout pas s’inquiéter car ils préparent des « contrats robustes » (sic). Allez savoir ce que sont des contrats robustes... Vu l’absence de déclarations officielles et d’actes politiques – hormis la dilapidation du Code du travail et de chaque versant du service public – on ne peut que lui faire confiance, non ?!

De plus, il est indispensable de ne pas oublier qu’au-delà de la précarité des personnels, il y a les enfants et leurs familles qui restent en permanence dans des situations inadaptées voire sans situation du tout. Alors que Macron avait fait de grands et « robustes » discours sur la priorité soit-disant donnée à la question du handicap, un bilan effectué pour le département du Calvados en avril dernier a montré que :
  • 138 enfants ayant une reconnaissance de handicap n’avaient pas l’aide en classe dont ils doivent pourtant bénéficier ;
  • 120 autres n’ont pas de place dans un établissement adapté (Institut Médico-Educatif ou Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique) faute de moyens et d’intérêt donnés au secteur médico-social ;
  • et 180 sont en milieu ordinaire dans des Unités Locales d’Inclusion Scolaire (des classes adaptées au sein des écoles « classiques ») alors qu’ils devraient relever des établissements du secteur sanitaire et social.
Ceci fait qu’environ 400 enfants n’ont pas l’accompagnement adapté auquel ils ont le droit. Le mal-être est donc général, tant pour les enfants et les familles que pour les personnels. Une situation dont la rentrée 2018-2019 montre une fois de plus l'immobilisme, ce que le secteur associatif a souhaité montrer au plan national. Dans une tribune publiée par le « JDD », l’Unapei, qui regroupe plus de 55 000 familles, évoque le « désarroi » de celles-ci et la « réalité cruelle » de milliers d’élèves handicapés sans solutions de scolarisation.

Andy Capet

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