1 oct. 2018

Livreurs à vélo : la précarité sous couvert de liberté

Avec une rapidité étonnante, les entreprises de livraison à vélo à domicile se sont multipliées dans les villes françaises. Nouveaux symboles de l'ubérisation galopante, elles recrutent à tour de bras des jeunes en quête d'un job d'apparence agréable et rémunérateur. D'apparence seulement... Depuis quelques mois, Caen n'échappe pas au phénomène. Tour d'horizon des enjeux de cette nouvelle façon d'appréhender le travail et la société.


Leurs revendications ont été quelque peu éclipsées par l'omniprésence médiatique de la Coupe du monde de football, mais l'information a peut-être tout de même réussi à se glisser jusqu'à vous : le Collectif des Livreurs Autonomes Parisiens (le Clap) appelait à la mobilisation des coursiers des principales plateformes de livraison pour la semaine des phases finales, mi-juillet. Fait symptomatique de l'atomisation de ces nouveaux travailleurs, les initiateurs du mouvement n'ont pas réussi à rassembler nombre de coursiers. Dans le même temps, les téléspectateurs faisaient bondir les commandes, délivrées à domicile par UberEats, Stuart et autre Deliveroo. Au chapitre des revendications figurait pourtant la lutte contre la précarisation, notamment par l'instauration d'une tarification horaire minimum garantie et de différents « bonus pénibilité », mais aussi une critique de l'attitude jugée trop conciliante du Gouvernement vis-à-vis des plateformes.
On évoque beaucoup l'ubérisation de la société ces dernières années. A Caen, comme dans de nombreuses villes, elle s'est matérialisée avec les coursiers à vélo depuis quelques mois. C'est Deliveroo qui y a ouvert le bal fin 2017, rejoint les mois suivants par UberEats, Fetch et Foodora. Ces deux derniers ont depuis rendu les armes, preuve de la guerre acharnée que se livrent les différents concurrents pour imposer leur marque dans les livraisons de repas à domicile. Équipés de leurs gros sacs cubiques, chevauchant parfois des Vélolib (vélos libre-service caennais), les coursiers affirment lier liberté, plaisir du vélo et bons revenus dans leur activité. La plateformisation du marché du travail et la précarisation qu'implique le modèle économique de ces compagnies ont pourtant de quoi inquiéter.

Des livreurs à vélo plutôt que des scooters dans les centre-villes, des jobs accessibles sans prérequis (excepté une bonne condition physique), la possibilité de se faire des revenus rapidement en pédalant... A première vue, la publicité des plateformes de livraison est attrayante. « Le job est cool et plutôt bien payé si on arrive à s'organiser. Si un jour je n'ai pas envie de travailler, je ne me mets pas en ligne sur la plateforme et je peux rester chez moi » explique Joaquim, coursier pour UberEats depuis mars dernier. Insistant sur l'absence de stress, lui et son ami Hippolyte, également au service de la plateforme américaine, roulent tous deux en vélo électrique. « C'est un investissement au départ, mais tout est facile ensuite » confient-ils. Au compte des investissements pré-job, il faut également ajouter 120€ pour l'achat du sac à la charge du futur coursier, enfin théoriquement sous la forme d'une caution, mais qui sera un parcours du combattant pour la récupérer ! En effet, l'un des premiers reproches faits à la plateforme est l'absence de lien direct : « de temps en temps il y a une réunion organisée par Uber pour réunir les coursiers dans un espace de coworking. On est pas obligé d'y aller mais ça permet d'être au courant des évolutions, de remonter les plaintes. On est mis au courant de ces réunions par le biais de la messagerie Telegram, précisent les deux coursiers Caennais. Mais en-dehors de ça, on est déconnectés de ce qui se passe au-dessus. Par exemple, le fonctionnement de l'algorithme d'attribution des courses est très flou, et il n'y a personne à qui demander des explications ». Les plateformes gardent secret le fonctionnement de leurs algorithmes, qui sont pourtant l’intermédiaire de travail principal des coursiers. « On en débat entre nous, mais en réalité on ne sait pas. Moi je crois que ça dépend de la rapidité et du rendement des coursiers, d'autres de la note moyenne attribuée par les clients, etc » s'interroge Hippolyte. La transparence du fonctionnement des algorithmes est souvent au cœur des revendications, mais reste lettre morte chez la plupart des plateformes.

Condition sine qua non d'avoir accès à la plateforme, les petits soldats des géants de « l'économie du partage » (sic) doivent tout d'abord s'inscrire sous le statut d'auto-entrepreneur. « Il y a un gros marketing de la part des plateformes, qui révèle un double-discours. C'est paradoxal de faire croire à des gens qu'ils sont auto-entrepreneurs alors que ce sont juste des gars qui veulent du blé. On ne développe rien à côté, il n'y a aucun apprentissage ou développement de compétences » accuse Jérôme Pimot. Ancien coursier et cofondateur du Clap, il observe, amer, le développement des ces nouveaux modèles de travail.  Le statut est associé à une idée de liberté, « mais il n'en est rien, c'est une illusion de liberté ! Au final, si tu veux une paye décente, tu es obligé de te dépasser physiquement tous les jours, et toujours sur les mêmes tranches horaires, jusque tard dans la soirée. C'est du salariat déguisé, la protection en moins ». Les inconvénients du statut sont également pointés du doigt par Joaquim et Hippolyte, les deux livreurs Caennais : « tous les mois ou tous les trimestres, on doit envoyer 22-23% de ce qu'on a gagné par chèque à l'Urssaf (Unions de Recouvrement des cotisations de Sécurité Sociale et d’Allocations Familiales, la branche recouvrement de la Sécurité Sociale - NDLR), mais on ne sait même pas pourquoi on paye une taxe ! » confient-ils, en riant jaune. « L'autre gros inconvénient, c'est qu'on n'a pas le droit au chômage » ajoute Joaquim, lucide. Malgré ces points négatifs, les deux coursiers restent ravis de leur job pour UberEats et appuient sur les revenus acquis tout en pédalant. « On peut atteindre 123€ maximum en une journée, si on récupère tous les bonus. Mais en général on fait entre 50 et 100€ par jour. Il peut arriver qu'on ne reçoive aucune course pendant plusieurs heures ». Au lancement des plateformes, il était possible pour un coursier de gagner jusqu'à 4 000€ par mois. Mais passé l'effet d'annonce et le coup de pub, les boîtes de livraison ont peu à peu cassé les rémunérations : disparition progressive des bonus, fin du revenu à l'heure au profit d'un tarif à la course... « Le pari des plateformes, qui n'ont pas un modèle rentable à l'heure qu'il est, c'est celui de la casse des coûts salariaux » déclare Jérôme Pimot. L'offre attire des étudiants, mais surfe surtout sur la manne du chômage et de la précarité. A l'instar des conducteurs VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur), les fameux jeunes de banlieue seraient notamment de plus en plus nombreux à s'inscrire. « Beaucoup d'étudiants sont inscrits, mais parmi la trentaine de coursiers vraiment actifs sur Caen, la majorité ne fait pas d'études à côté. Du fait des horaires, c'est difficile de cumuler avec autre chose, reconnaît Hippolyte. Mais des gens travaillent et font Uber en complément ! Il faut être motivé ! ». Les deux coursiers pointent également du doigt l'assurance offerte par Uber, mais qui ne couvre ni le torse, ni la tête. La prise de risque requise pour boucler rapidement chaque course est pourtant propice aux accidents, relativement fréquents à Paris. Le cofondateur du Clap donne pour exemple celui d'Aziz, un coursier qui réalisait son travail parfaitement et se rendait toujours disponible pour la plateforme, mais qui n'a trouvé aucun soutien le jour où il s'est planté à vélo. « C'est typique de l'absence de lien avec la plateforme : le jour où tu as un problème, tu ne trouves personne pour répondre au bout du fil ». 

Dans un monde du travail où chacun est seul, atomisé et littéralement le nez dans le guidon pour toucher un revenu suffisant, s'organiser collectivement et porter des revendications auprès des plateformes ne sont pas tâche aisée. De par leur modèle de distribution du travail, les entreprises de livraison renforcent l'individualisation de ses livreurs. L'appel à la mobilisation du Clap en juillet en fut symptomatique. Si des coursier se déconnectent volontairement de la plateforme pour manifester, d'autres, non-mobilisés, pourront profiter d'un plus grand nombre de courses à réaliser, et donc de potentiels meilleurs revenus. De plus, une telle mobilisation ne peut aboutir si les clients ne renoncent pas au même moment à passer leurs commandes sur les plateformes. Un mélange de chacun pour soi et de David contre Goliath. Pour résister à la casse des droits et des revenus, des collectifs se sont mis en place, tel le Clap ou une section CGT coursiers en Gironde. « Aujourd'hui on risque moins de se faire dégager de la plateforme si on va manifester. Mais ça reste un choix compliqué car on risque de perdre nos chiffres et baisser dans la hiérarchie, et donc perdre l'accès aux meilleurs "shifts" (les créneaux de travail dans le jargon des livreurs - NDLR) du planning. La sanction est implicite et a un grand pouvoir pour démotiver individuellement. C'est dur de trouver des soutiens quand tu bosses seul » précise Jérôme Pimot. Mais la mobilisation et les mouvements de résistance se multiplient : « au niveau européen, il y a de plus en plus de monde qui agit. Dans certains pays, les plateformes sont juridiquement mises en difficulté... J'ai bon espoir, confie t-il. L'ubérisation est un virus qui a en lui son vaccin. Les minorités politisées ou les gens qui savent compter lancent les mouvements. Mais même des gens qui ne sont pas militants comprennent les douilles des plateformes ! » ajoute t-il. La lutte est également portée devant les tribunaux, d'où les coursiers sortent parfois victorieux. Par exemple, Deliveroo, qui réclame des coursiers qu'ils portent une tenue de travail spécifique et qu'ils s'inscrivent sur un planning, est accusé de salariat déguisé dans plusieurs pays européens, et notamment par l'Inspection du Travail en France.

En parallèle de ces mouvements de contestation, des alternatives se mettent en place. « Le modèle des courses en vélo est intéressant écologiquement. Mais pas sur le modèle des grandes plateformes, qui n'ont aucune réelle volonté dans ce sens ! » clame Jérôme Pimot. Pour preuve, les coursiers ont la possibilité de réaliser les courses en scooter, à condition de payer une licence spécifique. « Il faut donc créer des plateformes coopératives, qui ne soient pas du tout liées aux pouvoirs financiers mais plutôt à des pouvoirs locaux ».
A Caen, tout comme à Rouen, Rennes et Grenoble, la Scop Toutenvélo contribue à construire une alternative viable et socialement responsable pour les livraisons à vélo. « Avec David, mon collègue, nous portions l'idée de faire quelque chose à Caen dans le domaine du vélo, de la logistique et du développement durable, et ainsi de contribuer à faire de la ville un endroit où il fait bon vivre » présente Erik Declercq, cocréateur de la société. Les quatre salariés de la coopérative roulent avec des vélos équipés de grosses remorques, qui permettent de déplacer de grosses charges, notamment pour des déménagements. Dans un avenir proche, ils envisagent également de travailler sur la collecte des déchets en coopération avec la communauté d'agglomération Caen la Mer. « Ici il n'est pas question de rouler juste pour l'argent. On est loin des conditions d'exploitation et du chacun pour soi entretenues par certains modèles qui ne nous plaisent pas. Le matériel des livreurs est le matériel de l'entreprise. Il n'y a pas non plus de cadres dans la société, chacun participe aux décisions, au développement et aux bénéfices » décrit Erik. Les livreurs roulent également en vélo électrique : « ce choix s'explique d'une part parce qu’on peut être amené à transporter des charges très lourdes, mais cela rejoint surtout notre modèle d'entreprise : ne pas aller travailler pour souffrir et se faire mal ». Toutenvélo fait le pari d'un centre-ville qui laisse davantage de place aux cyclistes, estimant que « c'est l'avenir. Nous allons dans le sens d'une réappropriation des centre-villes qui, à nos yeux, se sont quelque peu vidés ». La Scop n'envisage pas de rentrer en concurrence avec les plateformes de livraison de repas à domicile, le marché étant trop concurrentiel et les prix toujours plus tirés vers le bas. En revanche, les salariés de la coopérative mettent en avant leur modèle socialement et écologiquement responsable, qui laisse envisager un avenir bien plus radieux que celui prôné par les grandes plateformes.

L'enjeu est de taille. Si aucune volonté politique n'est engagée, l'ubérisation et le développement du travail indépendant via des plateformes pourraient concerner dans les prochaines années à la fois de très nombreux services, mais également la santé, la justice ou l'enseignement, des pans entiers de la société ! L'ultra-concurrence et la casse progressive des revenus comme des droits  des travailleurs sont à l'image du modèle qui s'annonce : la fin de toute protection tant collective qu'individuelle. Elle est belle la start-up nation !

 Robin

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