23 janv. 2019

Révélations - Comment LREM a organisé sans le dire le rassemblement « Maintenant, la Paix ! » à Caen

Ce dimanche, à Caen, a eu lieu un rassemblement sur l'esplanade de l'Hôtel de ville de Caen pour réclamer le retour de « la paix » après plusieurs samedis de manifestations agitées des Gilets jaunes dans le centre-ville caennais. Faisant croire qu’il s’agissait d'un événement spontané de « citoyens », il s’avère que la République en Marche était aux commandes du début à la fin sans jamais s’afficher ouvertement. Décryptage d’une manipulation que les médias locaux n’ont pas eu la franchise de mettre en lumière.


« Nous sommes une poignée de citoyens, engagés ou non, qui avons pris cette initiative apolitique et transpartisane de vous rassembler ». Le ton est donné ce dimanche 20 janvier en début d’après-midi. Le collectif "Liberté, Égalité : Vive La République", à l’initiative du rassemblement, expliquait qu'il s'agissait d'un rassemblement « apolitique » de citoyens qui défendent « les valeurs de la République une, indivisible et laïque », prétendant également affirmer leur « soutien aux institutions ».

Revoilà une fois de plus l’escroquerie intellectuelle des mobilisations « apolitiques ». Cette erreur - voire cette tromperie - est fréquente et fait croire qu’une participation à la vie publique, quelle qu’en soit sa forme, peut se faire hors-sol, sans accroche sur le réel. Mais s’investir comme ce fut le cas dimanche en prenant position au sujet d’une lutte sociale, que ce soit sur son fond ou sur sa forme, c’est avant tout faire de la politique. Critiquer le choix de la violence, c’est politique, appeler au « dialogue social, [au] respect des institutions, [à] agir et peser dans le débat public », c’est politique. Et les Gilets jaunes, eux, l’ont bien compris et ne s’en cachent pas, ou plus. Quant au côté « transpartisan », nous allons voir qu’il n’en est rien dans les faits...

Drapés dans les habits de la République jusqu'à la travestir

Si la République est indivisible et laïque, elle est aussi démocratique et sociale. C'est la Constitution qui le dit ! Et plus exactement son premier article. Respecter nos institutions, c'est aussi ne pas passer sous silence deux de ces quatre fondements de notre contrat social. Qui prétend défendre la paix sociale doit veiller à ce que ces quatre valeurs républicaines soient respectées. 
D'autant que, si notre pays connaît aujourd'hui des troubles, c'est justement parce qu'il souffre d'un déficit démocratique et d'une injustice sociale grandissante. La réponse politique doit se concentrer là-dessus. Alors, celui qui vit sous le seuil de pauvreté, celle qui ne sait pas comment boucler son mois, celui qui vit avec l'angoisse de se retrouver à la rue, celle qui doit choisir entre se soigner ou se nourrir, ceux-là pourront voir leur vie apaisée.

La République en Marche à la manœuvre

L’explication de cette fourberie - très politique ! - de dimanche n’est pas à aller chercher bien loin. Derrière la façade du collectif citoyen et de la mobilisation spontanée se cachent en fait des responsables locaux de La République en Marche (LREM). A l’instar de la marche des Foulards rouges et des Gilets bleus prévue dimanche 27 janvier à Paris, le parti macroniste était à Caen l’organisateur du rassemblement devant l’Hôtel de Ville. Celui-ci a d’ailleurs eu un écho particulièrement bon dans la presse locale où il fut relayé avec les éléments de langage distillés par les organisateurs, c'est-à-dire un rassemblement de citoyens souhaitant un apaisement. Quasiment aucun des journalistes (hormis dans cet article) n’ont daigné préciser qui étaient ces organisateurs. 
Ils s’affichent pourtant sans problème ces citoyens si particuliers : Gilles Pinçon, Jo Le Goff ou encore Nicolas Gosselin furent mentionnés partout (ICI, ou encore ICI) sans qu’une seule fois leur engagement militant et partisan ne soit précisé. Car on les connaît nos comparses : Pinçon et Le Goff sont respectivement présentés comme "animateur" et "co-animateur" du groupe caennais ; Gosselin est "responsable départemental" de LREM Calvados. Certains étaient d’ailleurs sur le devant de la scène lors de la prise de parole sur l’esplanade Jean-Marie Louvel comme on le voit dans cette captation vidéo. Le tout sans compter sur les relais hyperactifs de l’ensemble des quelques autres militants que compte LREM localement.

Michel Legorjupitérien

Reste un autre organisateur dont la présence fut la plus remarquée et quelque peu étonnante : celle de Michel Legorjus. Celui-ci est bien connu des auditeurs de France Bleu Normandie pour y être depuis de très nombreuses années journaliste, réalisant notamment chaque matin les interviews politiques de la station publique. Rien n’empêche à monsieur Legorjus de s’engager personnellement pour les causes de son choix. Ce qui est plus problématique, c’est qu’il le fasse de la manière dont nous le décrivions plus tôt, c’est à dire dans ce faux-semblant citoyennistes manipulateur. De par son métier, sa fonction et sa connaissance aiguë de la politique locale, et malgré les paroles de son discours, il ne pouvait ignorer à quel jeu il prenait part en contribuant à cette mascarade d’élan démocratique et en n’affichant pas les réelles motivations des organisateurs. Étrangement, dans l'article de France Bleu relatant la mobilisation, le chiffre extravagant de 300 participants a été annoncé (contre 100 à 150 pour les autres médias). Nous sommes donc face à une belle collusion médiatico-politique. Joli accompagnement du plan de communication gouvernementale. Et jolie imposture.

Plus globalement, la bienveillance manifeste des médias à l’égard de ce type de manifestation et l’absence d’analyse – ou d’affichage - des tenants de cette mobilisation laisse transparaître une fois encore un parti-pris journalistique favorisant l’ordre établi et choisissant le camp des dominants et du pouvoir dans un contexte d’extraordinaire lutte sociale. Par recherche du spectaculaire et du vendable, l’accent est mis sur « les casseurs », « les violences », « les émeutiers » à longueur d’articles chaque semaine, et les condamnations immédiates sont intrinsèques aux lignes éditoriales. Les rédactions ont pris pour habitude de se grimer en arrière-bases de la communication préfectorale, vidant toute action de l’ampleur politique dont ladite violence fait elle-même partie. Mais lorsqu'une partie du peuple montre sa colère face aux insupportables injustices, l'imbécile pleure la poubelle qui crame.

Quant à finir sur la paix, cette injonction à « la paix », ce détournement du regard et ce doigt d’honneur des plus jupitériens, comment ne pas le prendre comme un « foutez-nous la paix avec vos jérémiades » ? Une fois n’est pas coutume, nous citerons ces lignes de L’abbé Pierre en guise de réponse : 
« Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides, et qui ayant tout disent avec une bonne figure "Nous qui avons tout, nous sommes pour la paix !", je sais ce que je dois leur crier à ceux-là : les premiers violents, les provocateurs, c’est vous !
Quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits enfants, avec votre bonne conscience, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscients (...) que n’en aura jamais le désespéré qui a pris les armes pour essayer de sortir de son désespoir. Mais nous ne trompons pas, il n’y a pas de violence qu’avec des armes, il y a des situations de violences. »


Et pour aller plus loin, vous pouvez réécouter notre émission Racailles Radio du 21 décembr 2018 consacrée à "violence / non-violence".
 Michèle Barricade et Denis Dieunimaistre

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