8 sept. 2019

Lucas, 18 ans : « l’ASE me laisse croupir dans un foyer du 115 »

Il y a des jeunes qui galèrent, d’autres pas. Il y a ceux qui font des études, aidés par Papa-Maman, parfois avec aisance, parfois grâce aux sacrifices de toute la famille. Et puis il y a ceux qui n’ont aucune famille. Vous savez, ceux que certains appellent encore « les enfants de la Ddass », qui sont pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Ces gosses-là, la galère, le malheur, la solitude, ils les ont un jour ou l’autre connus. Lucas* en sait quelque chose, balancé à 18 ans du jour au lendemain à la rue sans rien en poche.


En protection de l’enfance, les discours politiques se veulent toujours rassurants, mais les moyens humains comme financiers sont dérisoires, mettant enfants et jeunes adultes - censés être protégés - en difficulté, tout comme les professionnels chargés de les accompagner (travailleurs sociaux, psychologues, soignants, administratifs, assistants familiaux…).

Lucas en sait quelque chose.
18 ans alors qu’on lui en donnerait quinze. Il a le sourire, Lucas. Un sourire de façade, d’apparence, histoire de ne pas trop montrer qu’il a la frousse, la peur au ventre. Il est paumé. On le lit dans ses yeux. On le voit dans les interstices de ses rictus. Ça fait quatre nuits qu’il dort dans un foyer municipal, orienté par le 115 (le service de l’urgence sociale). Un foyer où il doit arriver à 18h et qu’il quitte à 8h le lendemain matin avec nulle part où aller à part le hall de l’hôpital ou du centre social. Un foyer où il doit partager une chambre un peu crade avec un homme de trois fois son âge, à l’hygiène elle aussi précaire, et qui l’a incité la veille à boire du rhum qu’il avait fait entrer en loucedé. Lucas dit qu'il n’a jamais picolé une goutte, et il dit aussi avoir eu la force de résister à la tentation, aux injonctions des autres. 

Ce matin, dans le bureau de l’assistante sociale du coin, il ne sait plus quoi faire.
« Jeudi dernier, la famille d’accueil chez qui j’étais depuis deux semaines est partie en vacances. C’est pour ça que je suis sur le 115 ». Il explique les grandes lignes, raconte des bribes de vie. Depuis l’âge de 2 ans, il a grandi de familles d’accueil en familles d’accueil, a connu huit ou neuf éducs en charge de son dossier, n’a pas vu sa mère depuis quatre ans « et tant mieux ».
A 18 ans, on bascule dans l’âge adulte, l’âge des responsabilités. L’âge de la démerde aussi. Ses 18 ans, Lucas les a fêtés il y a un mois en signant un Contrat Jeune Majeur avec l’ASE. Ce type d’accompagnement permet de prolonger la prise en charge jusqu’à 21 ans, en fonction du projet personnel et professionnel du jeune (qui doit montrer patte blanche et avoir blindé son projeeeeet). Le contrat prévoit une allocation variable ; un suivi par un éducateur ; et la prise en charge des dépenses courantes et de l’hébergement à titre temporaire (en autonomie ou en famille d’accueil). C’est beau sur le papier. Mais c’est surtout facultatif et rare – voire inexistant dans certains départements - faute de moyens et de volonté politique. Sans aide, difficile d’envisager des études, de faire des démarches administratives, de trouver un logement, d'obtenir un boulot.
Mais Lucas, lui, a signé un Contrat jeune majeur. Alors que fait-il au milieu de l’été dans ce foyer d'urgence, livré à lui-même et sans fric pour se nourrir ?

« Allo, Lucas ? Comment ça va ? » Au téléphone, son éducatrice référente assume.  « Tu sais ce que je t’ai déjà dit, il faut que tu comprennes, c’est l’été, on n’a pas de solution. Tu dois te débrouiller mais je pense pas que sera très long. Pour l’instant tu restes sur les foyers du 115 et on verra pour te reprendre rapidement. Ça va aller ? ». Statu quo. L’assistante sociale a négocié pour qu’il reçoive de l’argent, lui évitant une humiliation supplémentaire aux Restos du Cœur ou au Secours Pop’. Une heure plus tard, la réponse de l’ASE est positive : « j’ai une bonne nouvelle. On va t’envoyer 150 euros pour les quinze jours. Ma cheffe a bien voulu, on a compris que c’est compliqué donc tu peux t’estimer heureux ». S’estimer heureux, il n’en a effectivement pas le choix face à un système à bout de souffle. Un système qui donne l’impression qu’il gère la misère alors qu’il la fabrique. Et heureux, Lucas semble même l’être, presque euphorique : « 150 euros ? Mais c’est génial ! Trop cool. Personne n’a jamais eu 150 euros de l’ASE comme ça, d’un coup ! ». L’aumône a payé la paix sociale.

On estime qu’en France, un quart (23% selon l’Insee en 2013) des sans domicile fixe ont connu un parcours de placement dans leur enfance. Parce qu’aujourd’hui encore, la sortie sèche reste quasiment la règle. Un chiffre parlant, affligeant. Et l’inertie des pouvoirs publics reste, elle aussi, la règle. Du côté des départements, on crie famine, assurant – comme toujours - que les contraintes budgétaires sont insoutenables ; que cette question, bien que de premier ordre, ne constitue pas actuellement une priorité ; que chacun doit prendre ses responsabilités… On connaît la petite musique de l’austérité résignée, assumée, revendiquée. Du côté de l’État, on ferme tout autant les yeux. Pas non plus une priorité ces jeunes majeurs, ces quasi-gamins balancés dans le grand bain de la vie sans toujours avoir appris à y nager. Ces rebus de la doctrine – vitrine - de l’égalité des chances.En mars dernier, une proposition de loi de la députée LREM Brigitte Bourgignon visant à étendre la prise en charge obligatoire des enfants placés à l’ASE jusqu’à leurs 21 ans a été tuée dans l’œuf par le Gouvernement. Selon le Secrétaire d’État à la protection de l’enfance Adrien Taquet, des mesures sont déjà prévues par la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté. Plutôt qu’une obligation par la loi, il privilégie une contractualisation avec les Départements avec, comme carotte à se partager, une enveloppe de 12 millions d’euros. La Stratégie des effets d’annonce et de l’inaction basée sur des bons vouloirs qui ne seront jamais appliqués.
Bonne chance Lucas, il t’en faudra.

Julien Deutroy

* nom modifié pour garantir l'anonymat

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