2 févr. 2020

Quand le vieux monde sonne la retraite ! - Bilan et perspectives des luttes en cours

Article diffusé dans Racailles Radio
du 31 janvier 2020 sur Radio Bazarnaom
 

On commence bien sûr par ce qu’on appelle (un peu à tort) le mouvement dit « des retraites ». Ce mouvement social qu’on peut désormais qualifier d’historique, d’une part par sa longévité, mais aussi par ses modes d’action en est aujourd’hui (lorsque j’écris ces lignes) à son 58ème jour !

En vérité, ce mouvement qui secoue la France, on pourrait dire qu’il a commencé il y a 15 mois, avec le soulèvement des gilets jaunes. On pourrait même faire remonter cette séquence de luttes offensives contre le néolibéralisme au printemps 2016, avec les mobilisations « contre la loi travail et son monde », et les fameuses Nuit Debout. On pourrait également y inclure la longue lutte des cheminots contre la casse de leur statut et du service public du rail par la même occasion au printemps 2018.
Ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’on assiste en quelque sorte à la convergence de toutes ces luttes et à d’autres qui viennent s’y agglomérer. Il suffit de faire un tour dans les manifs pour s’en rendre compte :

  • on y retrouve les jeunes et moins jeunes qui se réunissaient sur les places au moment de nuit debout, avec une conscience politique et sociale bien plus affermie qu’à l’époque. on rencontre bien évidemment les cheminots, souvent la locomotive des mouvements sociaux.
  • les gilets jaunes, bien sûr, en lutte permanente et sans relâche toutes les semaines et ce depuis plus d’un an. 
  • les syndicalistes de lutte, ceux qui ne collaborent pas avec le pouvoir et qui défendent réellement les intérêts des travailleurs. D’ailleurs en parlant de convergences, malgré leurs réticences initiales fortes avec les GJ, on les voit désormais défiler bras dessus bras dessous. 
  • on trouve également des écologistes conséquents (quand je dis conséquents, je parle de ceux qui prennent vraiment la mesure des bouleversement climatiques à venir), on voit souvent par exemple des drapeaux d’XR (extinction rébellion) en manif à Caen ou à Paris. 
  • des gaziers, des électriciens, se battant aussi pour un service public de l’énergie, et tels des robins des bois, ils n’hésitent pas à couper l’électricité aux puissants et à la rétablir pour les personnes paupérisées. 
  • des personnels soignants, qui lancent des appels d’urgence pour dire qu’on laisse mourir des patients dans le pays ou nous avions sans doute il y a peu le meilleur et le plus juste système de santé au monde. 
  • des enseignants se battant contre les réformes Blanquer instaurant une éducation à plusieurs vitesses 
  • des pompiers déterminés face à la dégradation de leurs conditions de travail, comme on l’a vu cette semaine au point d’affronter physiquement leurs partenaires de travail que sont normalement les policiers 
  • des avocats, des greffiers, des magistrats dénonçant le surcroît d’injustices au sein de la justice, des réformes déshumanisant encore plus les procédures, des lenteurs judiciaires insupportables... 
  • des intermittents du spectacle, des artistes 
  • des étudiants, des lycéens…

Tous dénoncent une dégradation des conditions de vie dans leurs situations respectives, dans un pays qui pourtant n’a jamais été aussi riche.  
En face, Macron, son gouvernement et ses hauts fonctionnaires d’état - en plus d’être dans le mensonge permanent, ce qui a terminé d’achever toute confiance qu’il pouvait encore y avoir dans les institutions, en plus d’être totalement déconnectés du peuple et de le mépriser en permanence par leurs petites phrases et leur condescendance - vont complètement à rebours de l’histoire : le monde entier constate les méfaits du néolibéralisme et envisage d’en sortir au moment où la France, avec 30 ans de retard envisage d’y entrer de plein pied.

Le constat est sans appel :
  1. la convergence est effective
  2. il ne s’agit pas d’un mouvement portant spécifiquement sur les retraites.

En fait, à l’instar de l’augmentation des tarifs sur le carburant il y a un an touchant les plus précarisés et déclenchant le mouvement des gilets jaunes, la réforme des retraites est un symbole, un catalyseur, une réforme de trop, la goutte d’eau, l’étincelle…

Ce système de retraites que nous avons en France jusqu’à présent, qui a commencé à être détricoté dans les années 2000, c’est un symbole du modèle social français. Un système juste, par répartition, favorisant la solidarité intergénérationnelle. C’est d’ailleurs un héritage de l’après-guerre, mis en place par le programme du Conseil National de la Résistance, rassemblant communistes et gaullistes.
Mais le néolibéralisme voit toujours d’un mauvais œil les systèmes de solidarité et les caisses collectives qui ne lui permettent pas de vendre ses produits et ses placements. Depuis le traité de Lisbonne, des directives européennes ont alors exigé la casse de tous ces systèmes de solidarité, qu’il s’agisse de la réforme du chômage, celle de l’enseignement supérieur, ou celles de la justice, le but est toujours le même, rendre tous les services payants afin d’en enrichir les propriétaires privés.
Ce qui on le voit dans le dernier rapport Oxfam a produit des écarts de richesses démesurés et exponentielles à l’échelle internationale (car le néolibéralisme a progressé partout depuis les années 80) ne cessant de s’accroître chaque année : les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent !
Cette situation, en France ou ailleurs n’est plus tenable. On le voit au Chili avec la révolte en cours, ou en Australie où le néolibéralisme poussé à son paroxysme entretient le déni du réchauffement climatique pour continuer d’exploiter le charbon et l’eau au point de saccager forêts et biodiversité. Ce sont pourtant des pays qui connaissent une croissance de 3 %, comme quoi le taux de croissance ne fait pas le bonheur ! La lutte est donc globale. 

Chez nous, j’en reviens à la France, les retraites sont un symbole donc, mais largement dépassé : la plupart des gens qu’on voit en manif ne sont plus là pour les retraites, du moins plus uniquement.
En effet, il semble de plus en plus admis qu’un changement radical de société soit nécessaire, et surtout, qu’il s’agisse désormais d’un moindre mal, plutôt que de rester sur cette spirale infernale qui est la nôtre, entre explosion des injustices, réchauffement climatique, privation des libertés et perte de sens. On commence de plus en plus à parler de révolution, ce qui n’est plus considéré comme un gros mot. Comme si cette éventualité devenait la meilleure des solutions pour limiter les dégâts et mener les changements radicaux nécessaires à l’enrayement des inégalités et du réchauffement climatique.

Comme le proclamait dans son article 35 la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, également appelée Constitution de l’an I (malheureusement jamais appliquée mais que nous appelons plus que jamais de nos vœux) : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

Ce mouvement, malgré les mensonges du pouvoir et les manipulations médiatiques, malgré les blocages et les grèves dans les transports est resté, et ce depuis le début, extrêmement populaire. Même si beaucoup de français ne peuvent malheureusement se permettre de se mobiliser - du fait d’être déjà dans des conditions de vie difficiles ou sont menacés par leur direction, ou jugent qu’ils ne sont pas encore assez atteints dans leur quotidien pour le faire du fait d’un néolibéralisme ayant déjà largement atomisé la société française depuis une quarantaine d’années - les dernières enquêtes d’opinions montrent plus de 60 % de la population le soutient.
que
Au-delà de la durée, l’ampleur, la diversité des secteurs touchés par ce mouvement puissant est en train de générer une conscience sociale et militante incroyable dans ce pays. On peut parler d’un grand moment de conscientisation collective, d’ouverture aux autres, de prise de conscience de sa classe sociale, d’apprentissages des rapports de force ayant lieu dans une société et surtout d’imagination d’un ailleurs politique.
Cette lutte est de moins en moins défensive et de plus en plus offensive.
De même qu’on voit s’articuler la diversité des tactiques et la créativité dans la rue, on commence à entrevoir la possibilité d’une redistribution des cartes et d’une nouvelle règle du jeu, la créativité imagine un futur plus approprié. Puisque tout va si mal, et que plus rien de l’ancien monde ne semble adapté, pourquoi ne pas en créer un nouveau ?

La grève et la lutte ont ce pouvoir de venir casser les habitudes, faire dérailler la routine, et ouvrir un champ des possibles. Elle permettent la rencontre d’éléments très divers, de cette diversité, de cette émulation, de cette résistance naît une alchimie nouvelle brisant les vieux carcans et apportant l’espoir de mettre l’imagination au pouvoir.
L’individualisme propre au capitalisme néolibéral et l’atomisation des « homo-oeconomicus » sont bouleversés par la lutte. Celle-ci nous réapprend la solidarité, l’entraide, la force du collectif et le pouvoir que peuvent avoir « les gens qui ne sont rien », lorsqu’ils s’unissent !
On ne peut donc présager de rien pour les semaines et les années qui viennent, hormis une seule chose, les mouvements sociaux ne vont aller qu’en s’accentuant.

XX

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