22 avr. 2020

Covid-19 : Joël Bruneau transforme la police municipale en police politique

« Bonjour, c’est la police ». Un peu embrumé dans sa grasse mat’ avortée, Victor, jeune Caennais de 23 ans, a eu la surprise d’être chopé au creux du lit par la police municipale. Son crime : avoir voulu afficher une banderole revendiquant des moyens pour les services publics plutôt qu’applaudir avec le troupeau chaque soir à 20h. Mais le plus étonnant reste la nature de cette intervention des pandores. La Municipale aurait-elle de nouvelles missions depuis la réélection de Joël Bruneau ? A savoir assurer la salubrité intellectuelle et politique dans le sillon de son premier édile, même en période de confinement.


L’histoire de Victor aurait pu être celle ne n’importe quel citoyen éveillé, celle d’un activiste du quotidien que le confinement ne fait pas taire. Victor se définit comme « militant actif et engagé ». Il se mobilise habituellement sur la fac où il est thésard en Histoire et a participé assidûment depuis décembre dernier au mouvement sur les retraites. Il est aussi investi dans différents collectifs, dont celui des précaires de l’Université. « Le confinement est arrivé à un moment de très forte mobilisation sur l’Université » explique-t-il. Dès le début, Victor échange avec ses amis sur la meilleure façon de garder cette énergie propre aux mouvements sociaux et ne pas faire du confinement un repli complet sur soi. Très rapidement, il fait le choix d’installer une banderole à sa fenêtre, à l’image d’actions similaires circulant sur les réseaux sociaux (notamment référencées sur le Twitter FenêtresEnLutte). 

La banderole de Victor
« J’étais très énervé contre les applaudissements à 20 heures, je trouvais cela totalement indécent et j’ai donc décidé de trouver une réponse afin de complexifier le message et lui donner une dimension bien plus politique que cette bien-pensance d’affichage envers les soignants. Les gens applaudissent alors qu’au niveau local, quelques jours avant, ils ont réélu Joël Bruneau dès le premier tour... C’est une hypocrisie totale : dans mon quartier Saint Jean par exemple, l’électorat est très majoritairement de droite et conservateur. J’ai donc voulu mettre les gens face à leurs contradictions ».
Son entourage trouve également des formes d’action ultra-locales afin de sensibiliser leur voisinage à de réelles revendications pour le bien commun : chants, slogans, casseroles… L’inventivité est là

« On vient voir quelles sont vos revendications »

C’est le 8 avril que deux poulets viennent frapper directement à la porte de l’appartement de Victor. Sympa, ils ont attendu 10 heures pour le tirer du lit, « Avec le confinement, j’ai pas d’horaires fixes » tient-il à préciser [loin de nous l’idée de le qualifier de feignasse, NDLR]. « C’est à vous la banderole affichée dehors ? ». Affirmatif leur répond Victor, dont l’étonnement n’entame pas l’assurance. « On vient voir quelles sont vos revendications, quel est votre message ». A croire que ledit message "il y en a de l’argent magique, du fric pour le service public" n’est pas assez limpide pour certains… « Je leur ai expliqué que mon message me semblait pourtant limpide : contre l’évasion fiscale, contre la détérioration des services publics en général, et pas seulement l’hôpital public, dans l’idée de convergence. Je pense par exemple à la suppression de l’ISF, au CICE, à la recherche sous-financée le reste du temps et tout d’un coup la crise est là donc on lâche des millions contre le virus ».
Le plus étonnant reste qu’à aucun moment il n’est demandé à Victor d’enlever la banderole. « Je ne sais pas si c’était un coup de pression, je n’ai pas compris ce qu’ils attendaient ». L’interrogatoire se poursuit d’une façon encore plus déroutante : « et que pensez-vous de la politique locale ? Souhaiteriez-vous rencontrer le Maire Joël Bruneau ? ». Là Victor ne comprend plus, leur rappelant que les opinions dont il vient de parler font qu’évidemment il est opposé à la politique du Maire actuel mais que l’échelon local n’est pas ciblé par sa banderole. Pourquoi donc vouloir le rencontrer, d’autant plus maintenant en plein confinement ?! Victor n’en voit pas l’intérêt et les condés repartent avec ses coordonnées. Il ne sera pas contacté par la suite.

L’étonnement de Victor reste largement de mise et est partagé par son entourage : « on m’a mis en boîte en me disant que ça y est, j’étais fiché S ! ». Il le fait savoir et fut l’objet il y a quelques jours d’un article sur le site d'information Médiapart dans lequel on découvre au passage que d’autres visites ailleurs en France pour des banderoles accrochées (dont à Paris et Marseille) furent bien plus musclées et ciblées afin qu’elles soient retirées.

Bruneau et le débat ?!

Une question majeure subsiste : d’où vient ce soudain engouement de Joël Bruneau pour les revendications du mouvement social ? On ne l’a pas toujours connu ainsi : soutien de la première heure d’un Fillon thatchérien, baron de l’UMP locale sous Sarkozy, casseur d'espoir et surtout des libertés face aux Gilets Jaunes, à Nuit Debout, à tous les mouvements de grève et de contestation, dont le dernier contre la casse des retraites… Durant la dernière campagne des Municipales, il a  par exemple instrumentalisé quelques dégradations contre sa permanence rue Demolombe pour accuser de complicité avec les méchants casseurs l’un de ses rivaux clairement ancré à gauche, à coup d’infox et de calomnie diffamatoire. 
Réélu en mars dernier avec le soutien de En Marche, il persiste et signe au côté de ceux qui ont à cœur d’accentuer le contrôle social, de restreindre les libertés publiques et de bousiller les mécanismes et instruments de la solidarité nationale. Coupable, lui, d’avoir soutenu et contribué à la fermeture de dizaines de milliers de lits dans les hôpitaux ces quinze dernières années, il est de ceux qui applaudissent à 20 heures et félicitent les soignants, ces mêmes soignants qui dénoncent depuis des années des manques de moyens dramatiques et qui ne l’ont pas laissé moisir quand il a lui-même contracté le Covid ! En parallèle, et contrairement aux directives du Ministère de l’Intérieur, il a fait le choix de ne pas informer les nouveaux élus municipaux, notamment de l’opposition, des mesures prises par la municipalité durant la crise sanitaire et le confinement. Et il voudrait discuter ? Par l’intermédiaire de la flicaille municipale de surcroît ?! Le symbole est à la fois fort et révélateur… Est-il bon de rappeler, au passage, que cette dernière est censée avoir pour missions la prévention et la surveillance du bon ordre, de la tranquillité, de la sécurité et de la salubrité publiques (Article L511-1 du Code de la sécurité intérieure) ?

La banderole de Victor, elle, a été accrochée à sa fenêtre jusqu’à ce que le commerçant antiquaire du dessous lui demande de la retirer mardi 21 avril car elle masquait partiellement son enseigne. Il faut dire qu’il s'agit là d'un commerce de première nécessité en temps de confinement, du moins pour le quartier Saint Jean !

Jean-Bernard Calicot

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