20 avr. 2020

Délation ou civisme en temps de confinement ? Retour sur le cas Rodolphe Thomas

N’est-ce que cette simple question ? Ou sommes-nous en train de glisser vers une déviance inhérente à une période exceptionnelle et de devenir dingues ? Cette période du Grand confinement* nous chahute évidemment. Porteuse d’espoir ou aube d’un désastre encore pire ? Sortez vos boules de cristal ! On ne peut qu’essayer d’analyser point par point ce que nous sommes en train de vivre et se pose donc la question de la délation…


Hérouflic Saint Clair

Racailles a été interpellé par le dodelinement de tête du maire d'Hérouville St Clair Rodolphe Thomas, qui réussit l’exploit, en un petit peu plus de 2 minutes sur Youtube, de répéter certes trois fois la même chose (même si pour une fois on parvient à comprendre sa "pensée") mais surtout de lancer pépère un petit appel à la délation que vous apprécierez :
« Je sais que les règles de confinement ne sont pas respectées par tous. Les directives du gouvernement sont claires, pour préserver nos familles, nos amis et nos voisins, il est obligatoire que nous restions confinés chez nous. (...) Pour tout signalement, n’hésitez pas à contacter la police nationale au 17 »
Communiqué de l'Observatoire des libertés publiques
Des propos qui lui ont permis de se faire retoquer par la section locale de l’Observatoire des libertés publiques et la Ligue des Droits de l'Homme. Mais, de plus en plus savoureux, le potentat se défend dans les médias en disant qu’en 20 ans, il n’a jamais fait quelque chose qui ressemble à de la délation (il faut un début à tout ?) et que « s’il y a des dérives, je dois le savoir ! ». Petite envie de noyauter les pouvoirs judiciaires et policiers également ? L’autoritarisme actuel fait il des émules localement ? Persévérant et jusqu’au-boutiste, il est allé jusqu'à défendre son positionnement nauséabond dans le caniveau médiatique, la décharge audiovisuelle : l'émission de Cyril Hanouna ! Rien d'étonnant quand on connaît le bonhomme et son passif sécuritaire déjà exploré dans nos colonnes


Une histoire de la délation

Prenons le temps d’un petit détour historique pour bien comprendre ce qu’il se joue avec cette dérive…
Et balayons d’entrée un préjugé : les Français n’ont pas une tradition délatrice. Les chiffres sortis par les historiens restent impressionnants : au minimum, plusieurs dizaines de milliers de lettres de dénonciations antisémites ont été envoyées durant l’Occupation alors que la population dite juive ne représentait environ que 300 000 personnes. Terrifiant… Surtout que, même si les conséquences de cette dénonciation n’étaient pas exactement connues, on pouvait difficilement ignorer que cela soit une partie de plaisir pour les juifs dénoncés. Même si les Occupations en Europe sont difficilement comparables, on ne peut que constater que rien ne permet de différencier les pratiques délatoires. La Délation n’a pas de nationalité, d’époque, de sexe, de classe sociale ou de religion… Humaine, trop humaine, tout simplement… Mais la spécificité française tient peut-être au fait que ces faits ont été très intériorisés par beaucoup de français et donc très traumatisants et tabous. A voir…


Les démocraties grecques l’avaient encadré pour que cette pratique ait toujours pour objet de protéger la communauté des agissements des mauvais citoyens : si le dénonciateur/délateur ne recueillait pas au moins un cinquième des voix des juges citoyens (entre 501 et 1501 juges selon l’importance de la cause !) dans le procès, il pouvait être condamné à de lourdes peines ou privé de ses droits civiques ! Et on notera d’ailleurs que, pour la France, c’est… Vichy qui, en 1943, a adopté une loi réprimant sévèrement la dénonciation calomnieuse !

On pourrait analyser une multitude d’exemples historiques, des américains du Mc Carthysme qui voulaient préserver l’Amérique du fléau du communisme aux révolutionnaires français qui dénonçaient (et envoyaient à l’échafaud) pour pouvoir préserver la sainte Révolution. Plus banale, la dénonciation de fraude aux aides sociales reste populaire… On pourrait, pourquoi pas, parler du code d’honneur de la Mafia : « je ne suis pas une balance », intériorisé par de nombreux apprentis caïds et qui, paradoxalement, sert parfois d’exemple…

"Nous sommes en guerre" vs empathie

Contentons-nous de décrypter l’enjeu de la période actuelle. Le fait que Jupiter ait d’abord utilisé une sémantique guerrière a complètement faussé la machine ! Ce qui devrait nous préoccuper est d’éviter la propagation de l’épidémie et on s’aperçoit que les coups les plus rudes sont portés à des gens qui, finalement, ne font pas courir de gros risques de propagation ! Et à l’arrivée toujours moins que les décisions gouvernementales ! Aller voir son père mourant ou acheter un pot de peinture a été soumis à amende et à interdiction alors qu’il n’y avait pas forcément de risque de propagation du virus. En revanche, avoir une pénurie de masques et de tests est un bien plus gros danger ! Car ce gouvernement n’a eu comme stratégie principale qu’essayer de gérer au mieux les multiples pénuries qu’il a souvent facilitées par le passé à coup d’économies… Et il y a bien un enjeu politique très fort à vouloir détourner le feu des critiques et des responsabilités sur la population plutôt que sur le gouvernement. Non, ils n’ont pas « fait ce qu’ils ont pu », comme une petite musique médiatique le laisse entendre. Et non, finalement, les Français ne sont pas si indisciplinés que ça.

Si vous ne nous croyiez pas !
Il reste jouissif de balancer certains citoyens qui ne respectent pas le confinement comme, au hasard, un président du Medef. Mais ne nous méprenons pas, ne nous trompons pas de cibles. Face à un gouvernement qui redouble d’autoritarisme pour masquer ses erreurs, ses manquements et son amateurisme, nous ne pouvons nous laisser aller à des instincts humains, trop humains mais infondés dans cette lutte actuelle.

Seul le développement de l’empathie peut nous sauver du naufrage de la délation. Dénoncer quelqu’un qui mérite d’être dénoncé doit rester un acte civique : pour cette période par exemple, je pense aux tortionnaires domestiques. Mais vivre dans un système économique qui fait la part belle aux profils psychopathiques et sociopathiques, un système où être comparé à un requin sans pitié fait figure de compliment, ne pourra JAMAIS mettre en avant l’empathie. Alors ? Délateur ? Dénonciateur ? Fayot ? Balance ? Indic ? Mouchard ? Calomniateur ?
Choisissez plutôt d’être un citoyen lucide, bien informé et fiez-vous à ce que vous dicte ce sentiment que, j’espère, vous aurez choisi de valoriser malgré tout : l’empathie…

Ced-RIC


* Faites vos paris pour la dénomination de cette période : moi je mets une pièce sur celle-ci…

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