15 avr. 2020

Retour sur les premiers jours calamiteux du confinement au CHU de Caen

Depuis plusieurs semaines maintenant, nous sommes confrontés au Covid-19.

Je repense à mon premier jour « Covid ».
C’est l’effervescence dans tout l'hôpital. J’arrive à 20h45 sans savoir où je vais bosser. Je travaille dans le même service depuis des années mais avec ce virus tout a changé, même pour nous. On se dit bonjour juste comme ça, interdiction de s’embrasser, de serrer des mains… On passe par le bureau des cadres pour connaître notre nouvelle affectation. Me voilà arrivée en orthopédie septique et en chirurgie vasculaire, regroupement de services oblige. Ça n’a l’air de rien, mais travailler dans un service qu’on ne connaît pas, avec des pathologies qu’on ne connaît pas et tout ça sans savoir où se trouve le matériel, c’est tout de suite beaucoup plus compliqué. Bien sûr on travaille sans masque puisque les cadres nous ont bien informés qu’il n’était pas nécessaire d’en porter sauf pour ceux qui travaillent en secteur Covid. 
Le CHU déborde de personnel, on a rappelé tout le monde, et on a fait venir du personnel de jour pour nous aider sur les nuits. Ici en Normandie, pour le moment, on est plutôt épargné, mais on se prépare à cette « guerre ». 

Les jours passent et les premiers personnels sont infectés. Bien évidemment on a travaillé sans masque depuis le début donc ce qui devait arriver arriva dans les secteurs non Covid, nous avons des patients porteurs qui ont contaminé certains membres du personnel. Tiens ça y est, nous sommes tous obligés de mettre des masques finalement ! Les secteurs Covid se remplissent, on fait des changements de services, on déplace des unités, on regroupe des unités. Ben oui parce que mettre du Covid sur le même étage que de l’orthopédie avec des patients porteurs de prothèses, ce n’est pas l’idéal. Bien sûr, ici quand un ou une collègue se retrouve infecté, personne ne nous appelle, heureusement que nous sommes solidaires entre nous ! Merci la communication. 
Ce qui se passe ici, c’est honteux ! Dire à son propre personnel de nuit de ne pas mettre de masques alors que tous les brancardiers en portent, alors que tout le personnel de jour en porte, alors que même nos cadres en portent, c’est scandaleux ! Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas mettre de masques ? 
L’explication est simple, c’est que nous n’en avons pas assez ! Nous manquons cruellement de matériel et la priorité est bien évidemment donnée aux secteurs de réanimation, de soins intensifs et aux secteurs Covid. La nuit, au début du confinement, les masques étaient enfermés sous clé dans le bureau de la cadre de jour. Ainsi le personnel de jour avait le droit à un masque et le personnel de nuit avait le droit d’être potentiellement infecté. C’est vraiment scandaleux ! C’est scandaleux de voir le peu d’intérêt que l’on porte à son personnel soignant. 

Intérêt parlons en… Savez-vous combien nous sommes gracieusement payés pour avoir la joie de travailler de nuit ? Pour être bien clair nous avons le droit à une prime pour travailler de nuit. Nous sommes actuellement payés 1,07 euros brut de l’heure. C’est la prime que nous touchons pour être remerciés de bien vouloir faire des nuits. Savez-vous quels risques nous encourons à travailler de nuit ? Il faut savoir que le personnel de nuit est très féminisé, il y a donc un risque accru de contracter un cancer du sein chez les femmes. Il y a également des risques de troubles du sommeil, des troubles digestifs avec notamment une prise de poids plus ou moins importante suivant les organismes de chacun. Lorsque l’on travaille de nuit, le risque de faire une erreur médicale, ou bien une erreur de prescription ou encore un accident d’exposition au sang est accru. Les accidents de trajets sont plus nombreux pour le personnel travaillant de nuit que pour les personnels ayant des horaires plus « habituels ». De plus, la nuit nous sommes la plupart du temps seuls dans les services, un infirmier et un aide-soignant. Ce qui augmente considérablement la charge de travail.
Peut-on parler des vestiaires ? Parce que oui en effet nous nous changeons dans des vestiaires collectifs, donc sans masque, et nous n’avons même pas de solution hydroalcoolique ! Pourquoi ça ? Parce que le CHU manque cruellement de matériel… Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible qu’en France nous manquions autant de matériel ? 
Cela fait des mois, des années, que nous réclamons en vain du personnel supplémentaire ainsi que du matériel pour travailler. Depuis des années les soignants ont tiré la sonnette d’alarme. On nous ferme des lits à tout-va, on nous supprime du personnel et pour bien faire, nous travaillons avec du matériel parfois plus que vétuste. Chaque nuit, je cours chercher des draps, des oreillers, des patchs pour l’appareil à ECG, des pousses seringues électriques, des pieds à perfusions. Parfois il nous manque même les lits qui sont partis en réparation… On nous demande de faire toujours plus avec toujours moins de matériel ! Le personnel de nuit et de jour est constamment mis sous pression… N’oublions pas encore dernièrement que les médecins ont été solidaires au mouvement et ont plusieurs fois tenté d’interpeller la presse et l’opinion publique sur le manque de moyen à l’hôpital public. 

Alors que veut-on ? Des remerciements ? Des gâteaux ? Des pizzas ? Tout ce que veut le personnel soignant, c’est être reconnu à sa juste valeur.
Nous ne voulons pas de remerciement, nous souhaitons juste que tous ceux qui applaudissent aujourd’hui soient dans la rue demain pour nous soutenir, pour sauver notre hôpital public.
Parce que le combat est loin d’être fini et il est loin d’être gagné.
Parce que ce que nous vivons aujourd’hui recommencera demain.
Parce que si on ne fait rien maintenant, alors encore une fois quand on aura besoin de nous, nous ne serons pas prêts.
Nous souhaitons simplement avoir du matériel de qualité pour travailler, ainsi qu’un nombre de personnel suffisant.
Nous souhaitons une revalorisation de la prime de nuit qui est vraiment dérisoire. 

« Hier nous étions des pestiférés parce que nous réclamions plus de personnels et plus de matériels. Aujourd’hui nous sommes adulés. Demain nous ne serons à nouveau que chiffres et budget »

Une infirmière de nuit

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Commentez comme vous le souhaitez, mais sans donner raison au point Godwin...